Mea culpa.
Daniel Sibony a raison sur un point : Tribune Juive n’avait pas encore consacré de recension à son livre « La Torah, une lecture laïque ».
C’est désormais chose faite — et peut-être faut-il parfois reconnaître ses retards pour mieux réparer ses silences. Car ce livre mérite d’être lu, discuté, transmis.
Important non parce qu’il chercherait à « moderniser » artificiellement le texte biblique, ni parce qu’il proposerait quelque vulgarisation spirituelle de circonstance, mais parce qu’il tente une opération devenue rare : rouvrir la Torah à ceux qui pensent qu’elle ne leur parle plus.
Depuis longtemps déjà, Daniel Sibony occupe une place singulière dans le paysage intellectuel français. Psychanalyste, philosophe, homme du langage et des fractures identitaires, il n’a cessé d’interroger ce que les textes fondateurs disent encore de nous, y compris lorsque nous avons cessé de croire les habiter.
Son livre ne relève ni de la théologie traditionnelle ni du rationalisme hostile. Il propose autre chose : une lecture libre, exigeante, profondément cultivée, qui considère que la Torah n’appartient pas aux seuls croyants mais à toute conscience humaine travaillée par les questions de l’origine, de la loi, de l’exil, de la violence, de la transmission.
Abraham, Moïse, l’Exode, le sacrifice d’Isaac : chez Sibony, ces récits cessent d’être de simples épisodes religieux pour redevenir des expériences humaines fondamentales.
Or c’est précisément cette tentative d’ouverture qui semble aujourd’hui difficile à accueillir.
Dans un texte publié aujourd’hui-même, « Une clé pour comprendre l’impasse », Daniel Sibony regrette que son livre « ne puisse être présenté ici même sur des médias juifs ». Et il ajoute cette phrase douloureuse : « L’esprit de secte et l’inimitié entre frères procurent une jouissance plus grande que celle d’affronter l’ennemi commun ».
Il faudrait entendre cette phrase sans précipitation, sans susceptibilité, sans réflexe clanique, car le sujet dépasse largement le cas d’un auteur. Il touche à quelque chose de plus profond : notre capacité -ou notre incapacité- à accepter qu’un texte juif puisse être lu autrement, librement, hors des appartenances étroites, hors des surveillances idéologiques.
Depuis le 7 octobre, le monde juif vit sous pression. Cela produit des réflexes de défense compréhensibles. Les lignes de fracture se durcissent. Les soupçons deviennent rapides. Les exclusions symboliques aussi. Mais précisément : n’avons-nous pas plus que jamais besoin d’intellectuels capables d’ouvrir les textes plutôt que de les verrouiller ?
La Torah a traversé les siècles parce qu’elle fut commentée, discutée, disputée, déplacée, réinterprétée sans cesse. Le judaïsme n’a jamais vécu d’unanimité. Il a vécu de tension, de débat, de contradiction féconde.
Le risque aujourd’hui serait de remplacer cette tradition vivante par des réflexes de camp.
Le paradoxe est alors cruel : un livre intitulé « La Torah, une lecture laïque », c’est-à-dire un livre qui cherche à transmettre le texte juif au-delà du cercle des initiés- devient lui-même difficile à entendre dans certains espaces juifs.
Il serait dommage que nous devenions incapables d’accueillir ceux qui cherchent encore à faire parler nos textes au monde.
© Sarah Cattan
