Tribune Juive

Ukraine : le retour des morts dans la guerre des narratifs. Par Francis Moritz

Toutes les nations choisissent leurs héros. Peu d’entre elles ont le privilège de choisir des héros sans ombres.

L’Ukraine ne fait pas exception

Alors que la guerre contre la Russie se poursuit et que Kyiv poursuit son rapprochement avec l’Union européenne, les autorités ukrainiennes ont engagé une série d’initiatives mémorielles qui suscitent autant d’adhésion à l’intérieur du pays que d’interrogations à l’étranger. La réinhumation officielle d’Andriy Melnyk, l’hommage rendu à l’UPA et le projet de création d’un Panthéon national remettent au premier plan des figures que certains considèrent comme des héros de l’indépendance et d’autres comme des collaborateurs du IIIe Reich.

Derrière la polémique se dessine une question plus profonde : comment une nation en guerre construit-elle son récit historique et choisit-elle ceux qui doivent l’incarner ?

Kiev a son regard tourné vers Bruxelles, mais exhume son passé

Depuis le début de l’invasion russe, Volodymyr Zelensky a fait de l’intégration à l’Union européenne l’un des principaux objectifs stratégiques de son pays. L’Ukraine se présente comme une démocratie européenne défendant sa souveraineté, son État de droit et son droit à rejoindre la famille politique occidentale.

Pourtant, au printemps 2026, plusieurs initiatives ont ravivé un débat que la guerre n’avait jamais totalement effacé.

La réinhumation officielle d’Andriy Melnyk en présence du président ukrainien, l’attribution à une unité des forces spéciales du titre de « Héros de l’UPA » et le projet de création d’un « Panthéon des Ukrainiens exceptionnels » ont suscité des réactions critiques en Israël, au sein de Yad Vashem et en Pologne.

Le paradoxe est évident

L’Ukraine demande sa place dans l’Union européenne tout en réhabilitant certaines figures que plusieurs pays européens considèrent comme durablement compromises avec le nazisme. Cette contradiction apparente est aujourd’hui au cœur d’une bataille mémorielle qui dépasse largement la question des sépultures et des cérémonies officielles.

Une histoire ukrainienne différente de l’histoire occidentale

Pour comprendre ce phénomène, il faut sortir d’une lecture strictement occidentale de l’histoire.

L’Europe de l’Ouest a largement construit sa mémoire collective autour de la Seconde Guerre mondiale, de la défaite du nazisme et de la mémoire de la Shoah.

L’expérience historique ukrainienne est différente. Pour une partie importante de la population ukrainienne, les traumatismes fondateurs incluent également l’Holodomor, les purges staliniennes, les déportations et plusieurs décennies de domination soviétique.

Cette différence de perspective est essentielle.

Pour leurs partisans, Melnyk, Bandera, Konovalets, Choukhevytch ou Stetsko incarnent avant tout la volonté de construire un État ukrainien indépendant à une époque où cette perspective semblait inaccessible.

Pour leurs détracteurs, ces mêmes figures demeurent indissociables des collaborations avec l’Allemagne nazie, des pogroms antijuifs ou des massacres de populations polonaises en Volhynie et en Galicie orientale.

Les faits historiques sont largement documentés. Ce qui demeure disputé, c’est leur place dans le récit national.

Une réhabilitation qui interroge les alliés de l’Ukraine

La réinhumation officielle d’Andriy Melnyk ne constitue pas un simple événement mémoriel. Elle marque l’entrée assumée d’une figure controversée du nationalisme ukrainien dans le récit officiel de l’État.

Quelques jours plus tard, l’attribution du titre de « Héros de l’UPA » à une unité des forces spéciales ukrainiennes confirmait que l’initiative n’était pas isolée.

Le futur Panthéon national destiné à accueillir plusieurs dirigeants nationalistes du XXe siècle achève de dessiner une orientation mémorielle cohérente.

Le problème est que plusieurs de ces personnalités demeurent associées, dans les travaux historiques comme dans la mémoire polonaise et juive, à des mouvements ayant collaboré avec l’Allemagne nazie ou participé à des crimes de masse contre des populations civiles.

La question n’est donc plus seulement historique.

Elle devient politique.

Comment convaincre l’Europe de partager un destin commun tout en réhabilitant des figures qui occupent une place aussi controversée dans la mémoire européenne du XXe siècle ?

Pourquoi maintenant ?

La question du calendrier est probablement la plus révélatrice.

Pourquoi ces réinhumations aujourd’hui ?

Pourquoi ce Panthéon maintenant ?

Pourquoi cette accélération mémorielle alors même que l’Ukraine traverse l’une des périodes les plus difficiles de la guerre ?

Une première explication réside dans la nature même des conflits existentiels.

Toutes les nations confrontées à une menace majeure cherchent dans leur passé des figures capables d’incarner la continuité nationale.

La France a mobilisé Jeanne d’Arc plusieurs siècles après sa mort. La Pologne a élevé ses insurgés au rang de symboles nationaux. Israël a construit une partie de son récit collectif autour de ses pionniers et de ses combats fondateurs.

L’Ukraine n’échappe pas à cette logique.

Après plusieurs années de guerre, Kyiv semble vouloir inscrire le conflit actuel dans une histoire plus longue. Le message implicite est que la lutte engagée contre la Russie ne commencerait ni en 2022 ni même en 2014. Elle constituerait le prolongement d’un combat ancien pour l’existence d’une nation ukrainienne indépendante.

Les morts du passé sont ainsi appelés à renforcer le récit du présent.

Le piège des héros imparfaits

L’histoire offre rarement des héros sans zones d’ombre.

La France elle-même connaît cette réalité. Jeanne d’Arc a traversé les siècles en changeant constamment de signification politique. Le maréchal Pétain demeure à la fois le vainqueur de Verdun et le chef du régime de Vichy. Les nations apprennent souvent à vivre avec les contradictions de leur propre mémoire.

L’Ukraine se trouve aujourd’hui confrontée à un dilemme comparable, même si le contexte historique est radicalement différent.

Les figures qu’elle souhaite intégrer à son Panthéon sont porteuses de plusieurs mémoires simultanées : celle de l’indépendance nationale, celle de la lutte contre Moscou, mais aussi celle de collaborations, de compromissions et de crimes qui continuent de marquer profondément les mémoires voisines.

Le débat porte moins sur les faits eux-mêmes que sur la manière de les hiérarchiser.

Une bataille pour l’après-guerre

Au fond, la controverse actuelle dépasse largement la question des sépultures, des réinhumations ou des cérémonies officielles. Elle touche à l’un des exercices les plus délicats auxquels une nation puisse être confrontée : raconter son histoire sans effacer ses zones d’ombre.

Car derrière les cercueils rapatriés, l’Ukraine ne débat pas seulement de son passé. Elle choisit les fondations symboliques de son avenir. Les guerres produisent des héros. Les nations produisent des panthéons. Mais lorsque les héros des uns demeurent les bourreaux des autres, la mémoire cesse d’être un simple hommage. Elle devient un champ de bataille.

Conclusion

Le lecteur se retrouve alors confronté à une question que l’Ukraine n’est probablement pas la seule à devoir affronter : une nation en guerre peut-elle construire le récit qui lui est nécessaire pour survivre sans rouvrir les blessures historiques de ceux avec lesquels elle prétend bâtir son avenir ?

L’Ukraine découvre aujourd’hui ce que d’autres nations ont connu avant elle : construire un récit national est souvent plus simple que choisir les personnages qui doivent l’incarner.

© Francis Moritz


Francis Moritz a longtemps écrit sous le pseudonyme « Bazak », en raison d’activités qui nécessitaient une grande discrétion.  Ancien  cadre supérieur et directeur de sociétés au sein de grands groupes français et étrangers, Francis Moritz a eu plusieurs vies professionnelles depuis l’âge de 17 ans, qui l’ont amené à parcourir et connaître en profondeur de nombreux pays, avec à la clef la pratique de plusieurs langues, au contact des populations d’Europe de l’Est, d’Allemagne, d’Italie, d’Afrique et d’Asie. Il en a tiré des enseignements précieux qui lui donnent une certaine légitimité et une connaissance politique fine. Fils d’immigrés juifs, il a su très tôt le sens à donner aux expressions exil, adaptation et intégration. © Temps & Contretemps


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