Tribune Juive

Le dernier cours. Par Sylvano del Monte

Aujourd’hui un très beau moment, pour mon dernier cours, et c’est d’autant plus beau que c’était totalement involontaire.

Ces dernières semaines en terminale j’enchaîne les dernières notions du programme avec pas mal d’efficacité, pour pallier mes semaines d’absence en raison de mon accident de moto: la morale, le bonheur, le religion, le politique.

Mais il y a une notion dont je sens qu’elle risque bien de tomber au bac, et que je n’ai pas faite: le travail. Donc je décide de faire un ultime topo là-dessus aujourd’hui. La tête dans le guidon, je ne pense qu’au programme, au bac. Or aujourd’hui ce sont, objectivement, les dernières heures officielles de mon emploi du temps en philo, car la semaine prochaine c’est « révisions informelles » et le 8 c’est le bac de philo.

Les dernières heures officielles de ce trimestre. Les dernières heures de mon année. Les dernières heures de ma carrière de prof de philo. Les dernières heures de 40 ans d’enseignement de la philo. De 23 ans à 63 ans.

En 40 ans j’ai toujours zappé la notion « le travail ». Notion a priori rébarbative, pas attractive du tout. Et là, à deux heures de la retraite, qu’est-ce que je fais? Je parle du travail. De sa fonction « anthropogène », humanisante, je dis que l’homme ne se réalise vraiment lui-même qu’en travaillant, en façonnant la matière, en produisant quelque-chose. Je dis que, dans la dialectique hégélienne maîtrise/servitude, l’esclave qui travaille devient humain alors que le maître oisif reste dans l’immédiateté d’une conscience de soi quasi animale, non médiatisée par une œuvre. Je leur dis que, certes, tout travail est toujours « forcé », que la première passion de l’homme est la paresse, comme dit Rousseau. Que personne n’a spontanément envie de travailler, que tout le monde aimerait être en vacances tout le temps.

Mais que, lorsqu’on ne fait rien, qu’on ne travaille pas, oisif et improductif, on déprime, on a une mauvaise image de soi. Vérité psychologique mais aussi fait anthropologique fondamental. Que seul le travail permet à l’homme de se réaliser, d’objectiver son humanité, de créer de la valeur. Que l’homme est ce qu’il fait et ce qu’il se fait.

Et là, je réalise soudain que, alors que je n’en avais pratiquement jamais parlé de ma carrière, là, juste dans cet ultime cours, à deux heures de ma retraite en tant que prof de philo, à deux pas de l’oisiveté institutionnelle, je suis, ironie du sort, en train de faire l’éloge du travail. Je prends seulement conscience de l’incroyable ironie de la situation au moment où je leur parle du sentiment de déchéance du chômeur et… de la dépression du retraité!

Et là j’éclate de rire et je leur dis: « Mais bon sang Je parle de moi, là! Vous vous rendez compte que je suis en train de vous faire le dernier cours de ma vie, que dans un mois je ne travaillerai plus, et de quoi je vous parle? Du travail! Les enfants je suis mal barré! »

Ils ont éclaté de rire et m’ont regardé avec une certaine tendresse, discrète et bienveillante. C’était une belle année, qui se termine donc très joliment, grâce à des éléves sains, extrêmement gentils, sérieux et respectueux. Et dotés d’un bon sens de l’humour.

Merci à eux. (J’oubliais: à la fin ultime de l’heure, je le leur ai dit: merci. Ils m’ont remercié à leur tour… et ils ont applaudi)

© Sylvano del Monte

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