Tribune Juive

Émeutes : Barbares d’hier et d’aujourd’hui. Par Julien Brünn

Barbares d’aujourd’hui :

Donc, de violents « barbarismes » ont suivi la victoire, par tirs aux buts, du Qatar, installé en France, contre les Émirats Arabes Unis, installés en Grande-Bretagne (abstenons-nous en effet d’utiliser de pures fictions comme par exemple « le Paris Saint Germain », grotesque faux-nez pour le Qatar Club qui ne devrait tromper personne, et qui pourtant trompe tout le monde) : les tirs de mortier d’artifice ont rapidement succédé aux tirs aux buts (« c’est pour les Juifs », bramait l’un de ces barbares qui, faute de Juifs, visait en attendant les forces de l’ordre, à tir tendu bien entendu). Il en va des comportements comme de la langue. Barbarisme : « Faute contre la partie de la grammaire qui traite des espèces de mots, et, par extension, toute expression, toute locution qui viole la règle (Littré) ». Changez « expression », « locution », par comportements, gestes, qui violent la règle et vous avez non plus le barbarisme de la langue, mais celui des rues.

Barbares d’hier :

Ces barbarismes, ces viols de la « règle » la plus élémentaire – une victoire se célèbre dans la joie – sont commis par ce qui ressemble à s’y méprendre aux Barbares d’hier, ceux de l’antiquité : indisciplinés et violents. Or l’antiquité, l’Occident tout entier en est l’héritier. Tout entier : les Grecs, les Romains, les Juifs (pour le meilleur et pour le pire (parenthèse dans la parenthèse : les Juifs de Judée ont été les seuls à l’époque à mener des insurrections populaires, matées deux fois, une première fois par Titus qui rasa le temple de Jérusalem, une deuxième fois par Hadrien qui effaças le nom de Judée pour le remplacer par celui de Palestine romaine)), les Chrétiens… et les Barbares. Sans cet héritage, le mot « barbare » n’existerait tout simplement pas. Les Grecs appelaient « barbares » tous ceux qui n’étaient pas grecs. Les Romains, qui ont fini par conquérir la Grèce, leur ont emprunté le concept (et beaucoup d’autres choses) : barbarus, du grec barbaros, qui n’était qu’un borborygme méprisant pour désigner toute langue étrangère.

On s’intéresse beaucoup, outre-Atlantique, à l’Empire romain, justement. « On », c’est un petit groupe, assez marginal (pour l’instant), d’intellectuels, de blogueurs, dont le plus connu à ce jour s’appelle Curtis Yarvin, mais aussi de patrons de la « tech » tels que Peter Thiel, le fondateur de Palantir, une société experte dans le traitement de données massives actuellement au cœur d’une épreuve de force entre Américains et Européens pour équiper les forces de l’OTAN. Ce courant se définit comme étant celui des « lumières sombres ». Pourquoi les lumières sombres ? En gros, parce qu’ils prônent la technologie (les Lumières) sans la démocratie (c’est leur côté sombre). Et c’est pour cette raison qu’ils s’intéressent à l’Empire romain : comment gouverner le monde grâce à la technologie, ce que faisaient les Romains avec la tech de l’époque, en faisant l’économie de la démocratie ?

Ce petit groupe marginal n’a pas encore trouvé la réponse. Mais le temps qu’il la trouve, peut-être l’Occident aura-t-il disparu, comme son auguste prédécesseur ? Les hypothèses ne manquent pas pour expliquer la chute de l’Empire romain. Son gigantisme : il était tel qu’il a fallu le diviser en deux, l’Orient et l’Occident, et même parfois en quatre à la fin du IIIe siècle. Son christianisme : certains soutiennent que si le christianisme a contribué à le relever après sa chute, il avait grandement contribué, auparavant, à celle-ci. C’est la thèse notamment d’Edward Gibbon, historien britannique du XVIIIe siècle, qui analysait le christianisme comme ayant été une espèce d’émollient de la société romaine, surtout au plan militaire (dont nous vous proposons des extraits, concernant non le christianisme, mais les Barbares).

Et enfin les barbares. Ils ne manquaient pas aux frontières de l’Empire : les légions couraient d’une frontière à l’autre pour en colmater les brèches. Un vrai travail de Sisyphe. Et tout ça pour quoi ? Pour finir par accueillir les Barbares à bras ouverts, en l’occurrence les Goths, et par en crever.

Toutes choses étant différentes par ailleurs, il y a malgré tout des ressemblances troublantes sur la façon dont ces barbares de l’extérieur se sont installés à l’intérieur, dans l’Empire romain d’une part, en Occident d’autre part. Voici ci-dessous, si cela vous intéresse, quelques pages d’Edward Gibbon extraites de sa monumentale Histoire du déclin et de la chute de l’Empire romain publiée entre 1776 et 1789, relatant la façon dont les Goths se sont installés dans l’Empire avec son consentement, avant de le miner jusqu’à sa chute.

Résumons les épisodes précédents : les Goths, peuple germanique, en descendant du Nord de l’Europe s’étaient installés entre la Caspienne et la mer Noire. En 376, ils sont vaincus par les Huns qui déboulaient, eux, d’Asie (chassés par les Chinois). Les Goths se massent sur la rive septentrionale du Danube, plusieurs centaines de milliers de personnes, hommes, femmes et enfants. Sur l’autre rive, c’est l’Empire romain. Ils demandent l’asile à l’empereur d’Orient Valens. Que va-t-il répondre ?

Réponse donc dans cet extrait de Histoire du déclin et de la chute de l’Empire romain, par Edward Gibbon (vol. 5), originellement en anglais. Notons en passant que nous devons cette adaptation de la traduction, qui date de 1819, à François Guizot : vous savez, l’homme honni à gauche, dernier président du conseil de Louis Philippe, qui avait eu l’outrecuidance d’exhorter les Français à s’enrichir (« enrichissez-vous ! »), et qui finit par tomber sous les coups de boutoir des… banquets républicains (cochon qui s’en dédit), ouvrant ainsi la voie à la proclamation de la deuxième république et au suffrage universel (masculin) d’où émergea finalement… le Second empire.

Répétons-le : toutes choses sont différentes par ailleurs. Cependant, vous ne manquerez pas d’y rencontrer quelques grumeaux de modernité…

Extrait :

Les Goths implorent la protection de Valens. A. D. 376.

Après avoir terminé la guerre des Goths avec une apparence de gloire et de succès, Valens avait traversé ses provinces d’Asie, et était venu enfin fixer sa résidence dans la capitale de la Syrie. Il employa le séjour de cinq ans[63] qu’il fit à Antioche, à veiller, sans s’exposer de trop près, sur les entreprises du monarque persan, à repousser les incursions des Sarrasins et des Isauriens[64] ; à faire triompher la théologie arienne par des arguments plus irrésistibles que ceux de l’éloquence et de la raison, et à tranquilliser son âme timide et soupçonneuse en faisant périr sans distinction les innocents avec les coupables. Mais il eut bientôt de quoi occuper sérieusement son attention par l’avis important que lui donnèrent les officiers civils et militaires chargés de la défense du Danube. Ils lui apprenaient que le Nord était agité par une terrible tempête ; que l’irruption des Huns, sauvages d’une race inconnue et monstrueuse, avait renversé l’empire des Goths ; que cette nation orgueilleuse et guerrière, maintenant réduite au dernier degré d’humiliation, couvrait d’une multitude suppliante, un espace de plusieurs milles sur les bords du fleuve, d’où ces infortunés, les bras étendus et avec de douloureuses lamentations, déploraient leurs malheurs, le danger qui les menaçait, sollicitaient comme leur refuge la compassion et la clémence de l’empereur, et le suppliaient de leur permettre de cultiver les déserts de la Thrace ; protestant que s’ils obtenaient de sa bonté libérale un si grand bienfait, ils se regarderaient comme attachés à l’empire par les liens les plus forts du devoir et de la reconnaissance, observeraient ses lois et défendraient ses frontières. Ces promesses furent confirmées par les ambassadeurs des Goths, qui attendaient impatiemment qu’une résolution de Valens décidât du sort de leurs infortunés compatriotes. Valentinien était mort à la fin de l’année précédente. [A. D. 375, 17 novemb.]Sa sagesse et son autorité ne dirigeaient plus les conseils de l’empereur d’Orient ; et comme la pressante situation des Goths exigeait une résolution aussi prompte que décisive, Valens se trouvait privé de la ressource favorite des âmes faibles et timides qui regardent les délais et les réponses équivoques comme l’effort de la prudence la plus consommée. Tant que les passions et les intérêts subsisteront parmi les hommes, les mêmes questions débattues dans les conseils de l’antiquité, relativement à la paix ou à la guerre, à la justice ou à la politique, se représenteront fréquemment dans les délibérations des conseils modernes ; mais le plus habile ministre de l’Europe n’a jamais eu à considérer l’avantage ou le danger d’admettre ou de repousser une innombrable multitude de Barbares, contraints par la faim et par le désespoir à solliciter un établissement sur les terres d’une nation civilisée. L’examen d’une proposition si intimement liée avec la sûreté publique, embarrassa et divisa le conseil de Valens ; mais ils adoptèrent tous bientôt le sentiment qui satisfaisait la vanité, l’indolence et l’avarice de leur souverain. Les esclaves, décorés du titre de préfet ou de général, déguisant ou ignorant le danger d’une émigration nationale, si excessivement différente des colonies partielles qu’on avait reçues accidentellement sur les frontières de l’empire, rendirent grâce à la fortune qui amenait des extrémités du globe une multitude de guerriers intrépides pour défendre le trône de Valens, dont les trésors pourraient désormais s’augmenter des sommes immenses que les provinciaux donnaient pour se dispenser du service militaire. La cour impériale accepta le service des Goths, et accorda leur demande. On envoya immédiatement des ordres aux gouverneurs civils et militaires du diocèse de Thrace, de faire les préparatifs nécessaires pour le passage et la subsistance de ce grand peuple, en attendant qu’on eût choisi un terrain suffisant pour sa future résidence. L’empereur mit à sa libéralité deux conditions rigoureuses que la prudence pouvait suggérer aux Romains, mais que la situation désastreuse des Goths pouvait seule contraindre leur indignation à supporter. Avant de traverser le Danube, ils devaient tous livrer leurs armes, et en outre leurs enfants, pour être répandus dans les provinces de l’Asie, où ils seraient civilisés par l’éducation, serviraient en même temps d’otages à la fidélité de leurs parents.

Les Goths passent le Danube et sont reçus dans l’Empire.

Dans l’incertitude où les tenait une négociation lente et douteuse, et traitée loin d’eux, les Goths impatiens firent audacieusement quelques tentatives pour passer le Danube sans l’aveu du gouvernement dont ils avaient imploré la protection. Les troupes postées le long de la rivière veillaient sur tous leurs mouvements, et taillèrent en pièces leurs premiers détachements ; mais telle était la pusillanimité des conseils de Valens, que les braves officiers qui avaient rempli leur devoir en défendant leur pays, perdirent leur emploi et sauvèrent difficilement leur vie. On reçut enfin l’ordre impérial de faire passer le Danube à toute la nation des Goths[65] ; mais l’exécution n’en était pas facile : des pluies continuelles avaient prodigieusement augmenté le cours du Danube, dont la largeur s’étend, en cet endroit, à plus d’un mille[66] ; et dans ce passage tumultueux, un grand nombre d’individus périrent, emportés par la violence du courant. Une foule de vaisseaux, de bateaux et de canots, passaient et repassaient nuit et jour d’un rivage à l’autre, et les officiers de Valens veillèrent, avec le soin le plus actif, à ce qu’il ne demeurât pas sur l’autre rive un seul de ces Barbares destinés à renverser l’Empire romain jusque dans ses fondements.

© Julien Brünn

Journaliste. Ancien correspondant de TF1 en Israël


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