Il arrive qu’un texte soit commenté sans être véritablement lu. Ou plutôt : lu par fragments. Retenu par son anecdote. Réduit à son prétexte.
N’est-ce pas ce qui est arrivé au texte de Thierry Amouyal intitulé « Respecter le Juif à cause d’Auschwitz ? ».
Outre que je voudrais protéger Tribune juive d’un phénomène devenu courant, -la lecture fragmentaire, émotionnelle, immédiate des réseaux et commentaires-, j’aimerais réinstaller de la profondeur et exhorter à arrêter de ne lire que les angles morts des textes.
Nombreux, concernant ledit texte, ont réagi au fait divers évoqué -cette étudiante condamnée pour avoir exclu des étudiants portant des noms à consonance juive de groupes WhatsApp universitaires, et à laquelle la justice a imposé notamment un stage au Mémorial de la Shoah.
Certains ont débattu de la peine, d’autres de la pédagogie mémorielle, d’autres encore du rôle des institutions, de l’islamisme universitaire, ou des ambiguïtés de la société française contemporaine.
Mais Thierry Amouyal parlait d’autre chose, et son texte posait une question immense, quasi vertigineuse : faut-il donc toujours convoquer Auschwitz pour rappeler qu’un Juif mérite le respect ?
Autrement dit : le Juif contemporain a-t-il droit à la considération humaine élémentaire en tant qu’homme – ou seulement en tant qu’héritier des victimes absolues de l’Histoire ?
Cette interrogation ne mérite-t-elle pas mieux que des lectures en diagonale, elle qui touche à un point extrêmement sensible de la conscience occidentale moderne : la place singulière accordée au Juif dans l’imaginaire moral européen.
Depuis des décennies -et parfois avec sincérité- l’enseignement de la Shoah est devenu le principal vecteur de lutte contre l’antisémitisme. Il serait absurde de le nier. La mémoire de l’extermination constitue une nécessité historique et morale absolue.
Mais Thierry Amouyal pose une question que peu osent formuler : que se passe-t-il lorsque le respect dû au Juif semble devenir indissociable de son statut de victime ? Que se passe-t-il lorsque le Juif n’est pleinement acceptable qu’à condition de demeurer le survivant d’Auschwitz ? Et que devient ce respect lorsque le Juif cesse d’apparaître sous les traits du mort -pour redevenir simplement un vivant ?
La question dérange. Précisément parce qu’elle touche juste.
Le texte de Thierry Amouyal ne rejetait évidemment pas la mémoire de la Shoah. Il refusait autre chose : la nécessité quasi permanente, pour les Juifs, de rappeler leurs charniers afin de justifier leur droit élémentaire à l’existence paisible.
Il disait, au fond : « Je ne demande pas à être respecté parce que mes morts furent innombrables. Je demande à être respecté parce que je suis un être humain ».
Et cette phrase-là -même lorsqu’elle n’est pas écrite explicitement- contient une puissance philosophique considérable, car elle inverse le regard. Elle refuse une compassion conditionnelle, elle refuse une forme de tolérance accordée par surcroît, elle refuse la place du Juif éternellement sommé d’exhiber sa blessure pour obtenir un minimum d’humanité.
On peut ne pas partager chaque formulation de Thierry Amouyal. Mais réduire son texte à une polémique secondaire serait passer à côté de ce que lui tentait réellement de dire, et peut-être aussi de ce qu’un nombre croissant de Juifs ressentent confusément depuis le 7 octobre : la sensation d’avoir vu se fissurer quelque chose de fondamental dans la promesse universaliste occidentale.
Comme si le Juif mort continuait d’émouvoir davantage que le Juif vivant. Comme si la mémoire du Juif assassiné demeurait plus acceptable que l’existence du Juif debout.
Or c’est précisément cela que Thierry Amouyal refuse. Et derrière sa colère perce peut-être moins une revendication communautaire qu’une exigence profondément universelle : être reconnu comme membre à part entière de la famille humaine, sans condition préalable, sans justification historique, sans nécessité de convoquer les cendres.
Cette interrogation mérite d’être entendue. Pas seulement commentée.
© Sarah Cattan
