Tribune Juive

Mélenchon à Saint-Denis Ou quand la gauche change de peuple. Par Sarah Cattan

Jean-Luc Mélenchon connaît l’importance des symboles. Il n’a pas choisi Saint-Denis par hasard. Face à la basilique des rois de France, dans cette ville devenue l’un des épicentres démographiques, culturels et religieux de la mutation française, le chef de La France insoumise ne vient pas seulement tenir un meeting. Il vient consacrer un récit. Celui d’une « nouvelle France ».

Le terme n’est pas anodin. Il dit beaucoup plus qu’une stratégie électorale. Il dit une vision du pays, de son avenir, de son peuple, de son identité même.

Depuis plusieurs années, Jean-Luc Mélenchon a compris quelque chose avant beaucoup d’autres : la fracture politique française n’oppose plus seulement la droite et la gauche, ni même les riches et les pauvres. Elle oppose désormais deux imaginaires nationaux: d’un côté, une France enracinée, attachée à une continuité historique, culturelle et parfois charnelle du pays, de l’autre, une France présentée comme métissée, mobile, urbaine, post-nationale, où l’identité devient fluide et où les références anciennes doivent céder la place à un nouveau récit collectif.

Saint-Denis devient alors un décor parfait, presque un manifeste.

Ce n’est pas un hasard si Bally Bagayoko est aujourd’hui érigé en figure emblématique du mouvement. Ce n’est pas un hasard non plus si Mélenchon choisit cette ville pour lancer sa campagne avant même que la gauche traditionnelle ait désigné un candidat.

Car Mélenchon ne cherche plus à rassembler toute la gauche, il cherche à remplacer définitivement l’ancienne gauche: la gauche ouvrière, la gauche laïque, la gauche universaliste, la gauche issue de Jaurès, de Blum ou même de Chevènement.

À leur place émerge une autre coalition : celle des centres urbains multiculturels, des minorités, d’une partie de la jeunesse radicalisée, d’une bourgeoisie culturelle occidentale culpabilisée et d’un activisme intersectionnel désormais structurant.

Dans cette recomposition, la question juive occupe une place révélatrice: les ambiguïtés répétées de La France insoumise face à l’antisémitisme ne relèvent plus seulement du dérapage ou de la maladresse. Elles traduisent un arbitrage politique. Le calcul selon lequel certains électorats comptent désormais davantage que d’autres. Le moment où l’antisémitisme devient non pas acceptable moralement, mais supportable électoralement.

C’est sans doute ce qui explique cette impression diffuse ressentie par tant de Juifs français depuis le 7 octobre : celle d’avoir quitté le centre moral d’une partie de la gauche française.

Le plus frappant n’est pas la stratégie électorale: c’est la sérénité avec laquelle les Insoumis parlent déjà des ministères, des hauts fonctionnaires, de la conquête culturelle, des artistes, des récits et de l’État, comme si le pouvoir n’était plus un objectif lointain, comme si l’alternance devenait plausible.

Pendant longtemps, beaucoup ont considéré Jean-Luc Mélenchon comme une impasse politique. Mais les impasses politiques ne remplissent pas des places de 10.000 personnes, elles n’imposent pas leur vocabulaire, elles ne structurent pas le débat national.

Mélenchon avance parce qu’il propose un récit. Contestable, inquiétant souvent, mais cohérent.

Et pendant que ses adversaires cherchent encore un candidat, lui tente déjà de définir ce que sera -ou ne sera plus- la France.

© Sarah Cattan

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