
Certaines histoires ne se lisent pas : elles vous assignent.
Elles ne demeurent pas dans le recul commode des livres, ni dans la pâleur des dates, ni dans cette poussière savante où l’on croit tenir l’Histoire parce qu’on l’a classée. Elles traversent les siècles, les langues, les lignées. Elles remontent des fosses, des trains, des frontières, des chambres désertées, des tables laissées avec la nappe froissée, des maisons où l’on cacha, où l’on dénonça, où l’on attendit. Elles ne réclament ni componction, ni cérémonie ; elles demandent seulement que l’on entende encore, sous le silence des morts, le bruit sourd des abandons qui les précédèrent.
Je parle depuis une histoire juive.
Depuis des noms pourchassés, des filiations brisées, des photographies sauvées de peu, des papiers jaunis, des êtres revenus sans revenir, des familles contraintes de survivre à ce qui avait prétendu les abolir. Il y a, dans mon histoire, Margot Schrader, déportée à Auschwitz. Il y eut mes grands-parents déportés. Ma grand-mère connut Buchenwald ; elle y mourut dans son cœur et dans son esprit, revint d’entre les morts sans revenir tout à fait à la vie, puis disparut quelques années plus tard de chagrin et de folie, comme si la libération avait ouvert les grilles sans lui rendre le monde.
Mais je ne parle pas seulement pour les miens.
Je parle depuis cette histoire parce qu’elle éclaire toutes les autres lorsqu’un peuple devient de trop sur la terre. Des Arméniens aux Tutsis, jusqu’aux peuples aujourd’hui déplacés, niés, livrés, l’humanité recommence à se forger une fable pour supporter l’insupportable. Elle donne un nom noble à sa lâcheté. Elle appelle prudence ce qui est abandon, nuance ce qui est démission, réalisme ce qui est consentement.
De l’Ukraine éventrée au Soudan affamé, du Yémen supplicié à l’Iran bâillonné, de tous ces peuples que l’on abandonne sitôt qu’ils dérangent l’ordre commode des récits, la même mécanique revient : d’abord on explique, puis on éloigne, puis l’on s’habitue. Les corps demeurent pourtant — sous les gravats, derrière les barreaux, dans les fossés, dans les camps — et leur silence accuse mieux que nos prudences.
Car ce qui me saisit dans l’Histoire, ce n’est pas seulement l’horreur accomplie. C’est le chemin qui y mena. La lente pente. La phrase d’abord prudente, puis perfide. Le mot déplacé, le sens tordu, le mensonge poli. Ce moment presque imperceptible où une société cesse de voir un homme dans un homme, une mère dans une mère, un enfant dans un enfant, puis s’étonne à peine de les voir exclus, livrés, retranchés, effacés. La Shoah n’a pas commencé aux portes des camps. Elle a commencé bien avant : dans les salons, les journaux, les administrations, les conversations ordinaires, les regards baissés, les demi-mots de ceux qui savaient assez pour ne plus pouvoir prétendre ne pas savoir. Elle a commencé lorsque l’on a consenti à ce que les Juifs ne fussent plus tout à fait des hommes parmi les hommes, mais une question, un problème, une gêne, une abstraction.
C’est là que l’histoire juive cesse d’être seulement juive. Elle devient l’un des grands miroirs de l’humanité. Elle révèle ce que l’homme fait de l’homme lorsque la loi se couche, lorsque la langue se corrompt, lorsque le voisin devient d’abord suspect, puis étranger, puis proie. L’Europe regarda. Elle regarda, participa, nia, détourna les yeux, puis pleura devant les ruines avec cette dignité tardive des nations qui découvrent leur conscience lorsque le crime est consommé. Elle vit ensuite d’autres murs se dresser, d’autres familles devenir tributaires des frontières, d’autres peuples s’accoutumer à l’inacceptable dès lors que l’inacceptable avait pris l’apparence d’un paysage.
L’homme possède cette faculté redoutable : il s’habitue à presque tout, pourvu qu’un récit lui permette de se croire du bon côté.
Machiavel l’avait vu avec cette lucidité froide qui dénude l’homme au lieu de le flatter : les peuples ne se meuvent pas seulement selon la justice qu’ils proclament, mais selon la peur, l’intérêt, l’orgueil, la nécessité, le calcul, l’apparence de vertu. Ils veulent paraître justes plus encore qu’ils ne veulent l’être. Ils se donnent des raisons avant de se donner des remords. Ils habillent leur intérêt du nom du bien commun, leur cruauté du nom de la force, leur soumission du nom de la sagesse.
Voilà le vieux scandale humain : l’homme n’oublie pas toujours parce qu’il ignore ; il oublie parce qu’il a besoin d’oublier. Il justifie parce qu’il a besoin de se supporter. Il classe les morts, hiérarchise les larmes, choisit les victimes, absout les siens, condamne les autres. Il ne regarde pas le réel : il l’arrange. Il ne cherche pas toujours la vérité : il cherche le récit qui lui permettra de dormir. Mais l’Histoire vraie demeure ailleurs : dans les corps, les noms, les absents, les vaincus, les témoins, les survivants ; dans la chaussure d’enfant, la lettre jamais reçue, la porte close, le bol resté sur la table ; dans ce qui subsiste lorsque les discours ont fini de se draper dans leur propre vertu.
Les grandes catastrophes ne reviennent jamais vêtues des mêmes habits. Elles changent de masque, de langue, de bannière. Elles empruntent les mots de leur époque. Elles se disent libération, justice, résistance, revanche, rééquilibrage du monde. Elles parlent au nom du peuple, des humiliés, des damnés, des offensés. Mais, derrière l’apparat, elles portent souvent la même vieille nuit : la haine de la liberté, la haine de la vie, la haine des Juifs, la haine de l’homme debout.
Depuis le 7 octobre, cette vieille nuit a retrouvé des mots neufs.
Il y eut des corps massacrés, des familles brûlées, des enfants arrachés, des femmes violentées, des otages emportés dans les tunnels de la nuit. Il y eut des maisons ouvertes sur l’effroi, des chambres retournées, des berceaux sans sommeil, des tables de fête devenues lieux de cendre. Il y eut la stupeur, l’abîme. Et presque aussitôt, il y eut le commentaire. Les mêmes voix cherchèrent moins à regarder l’horreur qu’à la replacer, la contextualiser, la rendre compatible avec leur camp. Le crime n’était plus un crime avant d’être un signe. La victime n’était plus un visage avant d’être une position.
C’est ici que le campisme devient plus qu’une opinion politique : un culte de substitution.
Il ne demande plus : « Est-ce vrai ? » Il demande : « De quel côté faut-il se tenir pour demeurer parmi les siens ? » Il ne juge plus les faits ; il identifie l’appartenance. Il ne regarde plus le crime ; il vérifie s’il gêne ou sert son camp.
Alors le réel n’est plus regardé : il est trié. Les morts ne sont plus pleurés : ils sont classés. Les crimes ne sont plus jugés : ils sont situés.
La compassion elle-même devient signe d’appartenance. On s’indigne comme on récite, on condamne comme on communie, on absout comme on obéit. Ce culte nouveau ne cherche plus la vérité ; il cherche la validation. Nous avons cru sortir des dogmes : nous avons seulement déplacé les autels.
Je ne confonds pas tout. Je sais la douleur des peuples, la souffrance des civils, l’horreur des guerres. Je sais qu’une mère qui pleure son enfant, à Tel-Aviv, à Gaza, à Kiev, à Téhéran ou ailleurs, ne pleure pas une idée : elle pleure un monde détruit.
Mais je sais aussi reconnaître les idéologies qui font de cette destruction un programme. Celles qui ne cherchent pas la paix, mais la reddition ; non la justice, mais l’effacement ; non la coexistence, mais la disparition de l’autre sous le nom commode d’une cause supérieure.
Israël a droit à l’existence.
Non comme faveur concédée par l’opinion mondiale. Non comme permission fragile accordée aux Juifs après leur extermination. Non comme consolation tardive octroyée par ceux qui avaient regardé trop longtemps. Israël a droit à l’existence comme droit historique, politique et moral d’un peuple à ne plus dépendre de la bonté variable des nations pour survivre.
Le sionisme, dans son ressort le plus profond, n’est pas une licence de domination : il est le retour d’un peuple dans l’Histoire. Il est la volonté de ne plus être seulement toléré, dispersé, protégé un jour, livré le lendemain. Il est la décision de ne plus remettre la vie juive entre les mains tremblantes, indifférentes ou intéressées des autres peuples.
Mais ce retour ne saurait se réduire à la seule survie nue. Il portait aussi l’espérance d’un refuge devenu société, d’une souveraineté responsable, d’une puissance tenue par le droit, par la limite, par cette exigence juive qui sait que la force ne vaut que si elle demeure comptable de la vie.
Un État juif ne peut se contenter d’être fort ; il doit rester digne de ce qui l’a rendu nécessaire.
Défendre l’existence d’Israël n’oblige donc pas à cautionner toutes les politiques menées en son nom. La loyauté véritable n’est pas la servilité. Elle ne transforme pas toute critique en trahison, toute objection en désertion, toute lucidité en haine de soi. Se tenir debout, c’est savoir reconnaître l’erreur, la dénoncer, la nommer, et rester loyal malgré cela. Ou plutôt : rester loyal à cause de cela.
Car il n’y a pas de fidélité sans vérité.
Lorsqu’une coalition d’extrême droite fait de la peur d’un peuple blessé le levier d’une force toujours plus vaste, lorsqu’elle prétend sauver la paix en durcissant sans fin la guerre, elle ne défend pas nécessairement l’esprit d’Israël. Elle peut même en trahir le ressort le plus ancien : confondre la souveraineté avec l’impunité, la survie avec l’endurcissement, la sécurité avec l’abaissement de la limite.
On ne sauve pas Israël en défigurant l’idée qui l’a rendu nécessaire. On ne protège pas un peuple en l’enfermant dans la seule grammaire de la peur. On ne rend pas justice aux morts en donnant aux vivants le droit de s’égarer.
Je refuse que l’on fasse d’Israël le Juif des nations : suspect par essence, coupable par naissance, l’un des rares États dont l’existence même demeure, pour certains, un objet de procès moral permanent.
Mais je refuse aussi que l’on fasse de la défense d’Israël une discipline de l’aveuglement, une liturgie inversée où il faudrait tout absoudre, tout expliquer, tout recouvrir du manteau de la nécessité.
Entre ces deux mensonges, il y a une ligne. Étroite, rude, inconfortable. C’est là que se tient l’honneur de penser.
Ce n’est pas être loyal que de cautionner l’horreur, l’erreur, l’errance ; ni de se réfugier dans l’accusation inversatoire, les arguments d’autorité, les mille-feuilles argumentatifs, ces murailles de mots bâties non pour éclairer, mais pour empêcher de voir. Ce n’est pas être loyal que de confondre la critique d’un gouvernement avec le procès d’un peuple ; ni le procès d’un gouvernement avec le droit à l’effacement d’un peuple.
La loyauté véritable oblige à dire aux ennemis d’Israël : vous ne ferez pas passer votre vieille haine des Juifs pour une passion de justice. Elle oblige aussi à dire aux dirigeants d’Israël lorsqu’ils s’égarent : vous ne ferez pas passer toute violence pour une nécessité, toute démesure pour une défense, toute impasse morale pour une stratégie de survie.
Nous n’avons pas seulement à commémorer. Nous avons à reconnaître.
Reconnaître les signes, les ruses, les vieilles haines lorsqu’elles reviennent sous des habits neufs. Reconnaître que le mal n’a pas toujours le visage grossier qu’on voudrait lui prêter : parfois, il parle bien ; parfois, il cite les droits de l’homme ; parfois, il s’abrite derrière la compassion ; parfois, il pleure très fort les morts qui lui servent et se tait très bas sur ceux qui l’accusent.
Sortir de cette subjectivité fermée qui ne voit plus le monde qu’à travers les vitraux colorés de son appartenance
Il faut donc sortir de cette subjectivité fermée qui ne voit plus le monde qu’à travers les vitraux colorés de son appartenance. Refuser l’époque qui nous somme de choisir entre deux aveuglements : celui de ceux qui nient à Israël le droit d’exister, et celui de ceux qui croient défendre Israël en ne lui demandant plus de rester fidèle à ce qui fonde une civilisation.
Car il ne suffit pas de dire : « Plus jamais ça ». Encore faut-il savoir reconnaître « ça » quand cela recommence autrement : sous une autre langue, sous un autre drapeau, sous une autre morale, sous ce culte du camp qui transforme le jugement en appartenance et la vérité en monnaie d’échange.
Une civilisation meurt lorsqu’elle ne sait plus distinguer ses victimes de ses bourreaux, la justice de la vengeance, la compassion de l’aveuglement, la paix de la soumission, la loyauté de la servitude. Elle meurt lorsque la vérité cesse d’être cherchée pour être remplacée par l’appartenance.
Elle renaît, parfois, lorsqu’un être humain, seul peut-être, fragile sans doute, mais encore debout, consent enfin à dire ce qu’il voit.
© Nataneli
Nataneli Lizee est journaliste et Correspondante de Presse
