Il y a bien longtemps, je lus le roman de Hugo Bettauer, « La Ville sans Juifs », ouvrage satirique publié en 1922, donc bien avant la Shoah. Il raconte comment une ville qui avait chassé ses Juifs finit par s’en mordre les doigts et cherche à les faire revenir.
Cette vidéo montre un jeune Juif britannique qui fait ses valises, au sens propre comme au figuré, pour quitter la Grande-Bretagne. Il est le dernier membre de sa famille à le faire.
L’Europe ressemble de plus en plus à la ville imaginée par Bettauer. Le nettoyage ethnique y est simplement plus feutré : pas de mesures officielles prises par les autorités, mais un laisser-faire qui pousse progressivement les Juifs vers la sortie.
Ce sont naturellement les Juifs les plus observants qui partent les premiers. Parce qu’ils respectent les prescriptions religieuses de manière visible, notamment les hommes qui portent une kippa, ils sont aussi les plus facilement identifiables. Ce sont donc les premières cibles. Les lieux qu’ils fréquentent le sont également : synagogues, écoles juives, centres culturels.
Les Juifs sécularisés, dont je suis, sont moins directement exposés. Leur judaïté n’est généralement identifiable qu’à travers leur nom. Pour eux, les agressions prennent souvent une autre forme : les insultes médiatisées, les grossièretés proférées par certains responsables politiques à l’encontre de personnes portant un nom juif, ou encore les attaques quotidiennes sur les réseaux sociaux, dont je peux personnellement témoigner. C’est une violence essentiellement psychologique. On peut continuer à vivre avec, à condition d’épaissir sa carapace.
Quand j’avais une vingtaine d’années, il y avait environ 600 000 Juifs en France. Ils seraient aujourd’hui autour de 430 000, malgré une natalité demeurée relativement dynamique.
Je ne crois pas que la situation soit appelée à s’améliorer. Au sein des populations immigrées arrivées récemment existe une fraction non négligeable de personnes issues de milieux culturellement très antisémites. Leur poids démographique augmente, avec les effets politiques et sociaux qui l’accompagnent. Les responsables politiques cherchent de plus en plus à les séduire — à gauche, chez Villepin et ailleurs — ou, plus simplement, à ne pas les heurter. Dans le même temps, l’effet de masse critique encourage les éléments les plus radicaux à passer à l’acte. C’est très exactement ce qui se passe en Grande Bretagne, parce que le pouvoir politique y a été particulièrement négligent.
Certes, les synagogues et les écoles juives bénéficient d’une protection policière. Mais on ne peut pas placer un policier derrière chaque Juif. Il y aura donc d’autres agressions, d’autres passages à l’acte.
Plus subtilement encore, il semble que l’ensemble de la société, ainsi qu’une partie de ses représentants, se soit habitué à cette situation. L’idée que des synagogues ou des écoles doivent être barricadées est désormais considérée comme normale. Les synagogues sont équipées de portes blindées sophistiquées, de dispositifs de sécurité dignes de sites sensibles, et cela est devenu une norme que notre société juge naturelle alors qu’elle devrait, au fond, être jugée scandaleuse.
C’est aussi cela, la « banalité du mal » : le moment où l’on cesse de s’indigner et où l’on finit par considérer l’anormal comme allant de soi.
