Tribune Juive

Hommage: Marjane Satrapi est morte

Marjane Satrapi est morte, et avec elle disparaît davantage qu’une immense artiste: disparaît une voix libre, une voix devenue rare dans un monde saturé de slogans, d’indignations automatiques et de fidélités obligatoires.

On résumera sans doute Marjane Satrapi à « Persepolis », ce chef-d’œuvre qui racontait, avec la simplicité des grands récits, ce que signifie voir son pays basculer dans la nuit idéologique. L’Iran du Shah, puis la révolution, puis les mollahs, puis le voile imposé, puis la peur, puis l’exil.

Mais « Persepolis » n’était pas seulement le récit autobiographique d’une enfant iranienne. C’était aussi une immense leçon politique et humaine.

Marjane Satrapi appartenait à cette génération d’intellectuels venus du Moyen-Orient qui savaient ce qu’est réellement un régime théocratique, qui savaient ce que signifie perdre la liberté, qui savaient qu’un fanatisme religieux ne devient pas acceptable sous prétexte qu’il parle au nom des humiliés.

Son œuvre portait cela : la mémoire intime de la confiscation des vies.

Et pourtant, jamais elle ne céda à la haine. Jamais à la simplification. Jamais à la vulgarité idéologique.

Elle dessinait comme elle pensait : avec netteté. Dans ses traits noirs et blancs, il y avait toujours plus de nuances que dans bien des discours contemporains.

Marjane Satrapi n’était pas seulement une artiste engagée. Elle était une femme debout, une femme qui refusait les enfermements identitaires, une femme qui croyait encore à l’universel sans nier les tragédies particulières, une femme qui savait qu’on peut aimer un peuple sans cautionner ses tyrans, aimer une culture sans accepter ses obscurantismes, aimer la liberté sans rejoindre les foules.

Cette liberté-là lui valut l’incompréhension, parce que notre époque supporte de moins en moins les esprits indépendants: elle préfère les camps, les réflexes, les appartenances automatiques.

Marjane Satrapi, elle, demeurait irréductiblement libre, avec ce quelque chose de profondément mélancolique, cette tristesse discrète. Comme si l’exil ne cessait jamais vraiment.

Ses proches disent aujourd’hui qu’elle est « morte de tristesse », un an après la disparition de son mari Mattias Ripa. Cette phrase bouleverse parce qu’elle dit peut-être quelque chose d’essentiel : certains êtres survivent aux révolutions, aux dictatures, aux déracinements, aux combats publics…
mais pas à la perte de l’amour.

Marjane Satrapi laisse une œuvre immense, mais plus encore : une attitude. Dans un temps de conformismes bruyants, elle aura incarné cette élégance devenue rare : penser librement.

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