Tribune Juive

Edgar Morin, Israël et la difficulté de penser sans condamner. Par Sarah Cattan

Il existe des affaires judiciaires qui dépassent largement le droit. L’affaire Edgar Morin appartient à cette catégorie.

En 2002, dans une tribune publiée par Le Monde sous le titre « Israël-Palestine : le cancer », Edgar Morin, Danièle Sallenave et Sami Naïr provoquaient une onde de choc durable. Certaines formulations furent immédiatement perçues, notamment par de nombreux Juifs français, comme profondément injustes, blessantes, voire dangereuses. Des poursuites furent engagées pour diffamation raciale. Après plusieurs années de procédure et des décisions contradictoires, la Cour de cassation mit définitivement fin à l’affaire en 2006, au nom de la liberté d’expression et du débat d’idées.

Si juridiquement, l’histoire est close, intellectuellement, elle ne l’est pas, et c’est précisément ce qui mérite aujourd’hui d’être pensé sereinement.

Car l’affaire Morin pose une question qui traverse désormais toute notre époque : peut-on produire, au sujet d’Israël, un imaginaire profondément délégitimant sans pour autant relever juridiquement de l’antisémitisme ?

La question est difficile, dérange tout le monde, et c’est peut-être pour cela qu’elle est importante.

La justice a dit le droit. Elle n’a pas dit le bien, le juste, le prudent ou l’intelligent. Elle n’a pas davantage décrété que les formulations incriminées étaient moralement irréprochables ou historiquement lumineuses: elle a considéré qu’elles relevaient du débat intellectuel, et non de l’incitation raciale.

Or une démocratie adulte doit être capable de tenir ensemble plusieurs vérités à la fois.

Oui, la liberté d’expression doit protéger les débats les plus sensibles, y compris sur Israël.
Oui, la critique d’un État, d’un gouvernement ou d’une guerre doit rester possible.
Oui encore, la judiciarisation permanente des désaccords intellectuels constitue un danger.

Pour autant, il est également permis de s’interroger sur la responsabilité symbolique des mots. Lorsqu’un intellectuel mondialement reconnu associe Israël à l’image du « cancer », il ne produit pas une simple analyse géopolitique: il mobilise un imaginaire. Or les métaphores pathologiques ont une histoire lourde dans la culture politique européenne; depuis des siècles, des peuples, des minorités, des groupes humains ont été décrits comme des maladies, des infections, des gangrènes qu’il faudrait extirper.

Cela ne signifie pas qu’Edgar Morin serait antisémite au sens doctrinal du terme: les choses sérieuses exigent davantage de rigueur que les excommunications automatiques.

Mais cela signifie peut-être qu’un grand intellectuel peut, parfois, sous-estimer la portée symbolique de ses propres formulations, et qu’un texte peut être légalement défendable tout en laissant derrière lui un profond malaise.

Cette distinction est essentielle, car notre époque souffre précisément d’une incapacité croissante à distinguer le juridique du moral, la critique de l’obsession, le débat de la délégitimation, la vigilance de l’anathème.

D’un côté, certains voudraient faire de toute critique d’Israël une preuve d’antisémitisme, et de l’autre, certains refusent obstinément de voir qu’Israël occupe désormais, dans une partie du discours occidental, une place singulière : celle d’un symbole absolu du mal contemporain.

Or c’est là que commence le vrai sujet: Car Israël n’est plus seulement jugé comme un État parmi d’autres; il devient de plus en plus systématiquement une métaphore, une condensation morale, un écran sur lequel l’Occident projette ses fautes, ses culpabilités, ses frustrations et ses passions idéologiques.

Le débat, alors, cesse d’être purement politique.

C’est pourquoi l’affaire Morin continue de nous parler aujourd’hui: non parce qu’il faudrait « annuler » Edgar Morin. Cette logique de l’effacement intellectuel est une impasse; une civilisation qui ne sait plus lire les œuvres qu’à travers des tribunaux moraux finit par ne plus savoir penser du tout.

Mais parce qu’il serait tout aussi absurde de considérer qu’une immense œuvre intellectuelle confère une immunité symbolique absolue.

Refusons ces deux simplifications. À Tribune juive, nous continuerons probablement à publier des hommages à Edgar Morin comme des textes très critiques à son égard. Parce que le réel humain est plus complexe que les camps moraux dans lesquels notre époque voudrait enfermer chacun. Parce que nous ne croyons ni à la canonisation automatique, ni à l’effacement définitif.

Nous croyons, à Tribune juive, au débat, à la mémoire, à la vigilance, à la nuance aussi, cette dernière, loin d’être une faiblesse, nous paraissant a contrario une forme supérieure d’exigence intellectuelle. Et peut-être une des dernières.

© Sarah Cattan

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