Tribune Juive

Après la justice. Après le nucléaire. François Hollande ou l’art de tondre ceux qui travaillent. Par Paul Germon

Dans l’imaginaire d’une partie de la gauche française, l’entrepreneur est un personnage étrange. Il se lève tôt, travaille soixante heures par semaine, engage sa maison pour financer son activité, ne compte ni ses jours ni ses nuits, paie ses salariés avant de se payer lui-même, mais demeure malgré tout suspect.

Suspect de réussir. Suspect de gagner de l’argent. Suspect d’exister.

François Hollande n’a pas inventé cette vision du monde. Mais rarement un président l’aura incarnée avec autant de constance au début de son mandat.

Lorsque le nouveau pouvoir arrive en 2012, la France compte des millions de travailleurs indépendants : artisans, commerçants, professions libérales, chefs de PME, médecins, avocats, architectes, restaurateurs, chauffeurs, consultants. Des femmes et des hommes qui ne demandent pas grand-chose. Qu’on les laisse travailler. Qu’on leur fiche un peu la paix. Qu’on ne considère pas chaque euro gagné comme une anomalie qu’il conviendrait de corriger.

Ils vont être déçus. Très déçus. Car le quinquennat commence par une véritable frénésie fiscale. Chaque mois semble apporter sa nouvelle contribution. Sa nouvelle taxe. Sa nouvelle surtaxe. Sa nouvelle déclaration. Sa nouvelle complication administrative. À Paris, les technocrates parlent de redressement budgétaire.

Sur le terrain, beaucoup d’indépendants parlent d’étouffement. La différence entre un haut fonctionnaire et un artisan est pourtant simple. Le premier décide des prélèvements. Le second les paie. Le premier conserve son traitement à la fin du mois. Le second ignore parfois ce qu’il lui restera après avoir payé tout le monde.

Puis survient l’affaire des Pigeons. Un moment de vérité. Le gouvernement découvre alors avec stupéfaction que les créateurs d’entreprise n’apprécient guère qu’on modifie les règles fiscales au moment précis où ils espèrent enfin récolter le fruit de quinze ou vingt années de risques, d’investissements et de travail.

Quelle surprise. Il faut reculer. Corriger. Expliquer que l’on a été mal compris. La spécialité de ce quinquennat.

Mais le plus extraordinaire reste sans doute l’histoire du RSI. J’ai été expert-comptable pendant des décennies. J’ai vu des contrôles fiscaux. J’ai vu des redressements. J’ai vu des faillites. J’ai vu des chefs d’entreprise commettre des erreurs. Mais j’ai rarement observé un tel mélange d’impuissance, d’incompréhension et d’angoisse que durant les grandes années du RSI.

Cela relevait à la fois de Kafka et des Marx Brothers. Les portes ne claquaient pas. Les téléphones, eux, se raccrochaient. Après des heures d’attente. Après avoir enfin trouvé un interlocuteur compétent. Qui raccrochait. Malencontreusement.

Il fallait alors tout recommencer. Je me souviens de patrons de TPE entrant dans mon bureau avec une lettre à la main. Le visage défait. Ils venaient de recevoir un rappel de cotisations portant sur plusieurs années. Des montants parfois extravagants à leur échelle. Des sommes représentant plusieurs mois d’activité. Quelquefois près d’une année entière de chiffre d’affaires.

Leur première question n’était pas : « Comment vais-je payer ? » Mais : « Est-ce que c’est vrai ? » Et dans presque tous les cas, après vérification, la réponse était non.

Le problème commençait alors. Parce qu’il ne suffisait pas d’avoir raison. Encore fallait-il trouver quelqu’un capable de reconnaître que l’administration avait tort. Dans la France du RSI, identifier l’origine d’un problème relevait déjà de l’enquête policière. Trouver le service compétent tenait de la chasse au trésor. Obtenir un interlocuteur réellement responsable ressemblait à une épreuve sportive de haut niveau. Une course de fond. Téléphones. Courriers. Recommandés. Services différents. Réponses contradictoires. Dossiers qui semblaient se perdre dans les méandres administratifs.

Pendant ce temps, les relances continuaient. Les majorations continuaient. L’angoisse continuait. J’ai vu des hommes solides perdre le sommeil. J’ai vu des commerçants persuadés que leur entreprise allait disparaître. J’ai vu des artisans terrorisés à l’idée qu’un simple courrier puisse anéantir vingt ans d’efforts. Kafka aurait adoré.

Le contribuable paie. L’administration se trompe. Et c’est encore au contribuable de démontrer que l’administration s’est trompée. Le génie français dans toute sa splendeur. Le plus extraordinaire étant que, le plus souvent, l’administration finissait elle-même par reconnaître son erreur. Après des mois. Parfois davantage. Mais l’angoisse, elle, avait déjà été payée comptant.

Le RSI n’avait certes pas été créé par François Hollande. Mais c’est sous son mandat qu’il est devenu, pour une multitude d’indépendants, le symbole vivant d’une bureaucratie devenue incontrôlable. Une administration où personne ne semblait véritablement responsable. Et où celui qui travaillait, produisait, embauchait et payait ses charges avait parfois le sentiment d’être le seul à devoir rendre des comptes.

Pendant ce temps, les experts de plateau expliquent aux indépendants qu’ils doivent participer à l’effort collectif. Comme s’ils n’y participaient pas déjà. Comme si celui qui paie l’impôt sur le revenu, la CSG, la CRDS, les cotisations sociales, la TVA, la contribution économique territoriale et une collection entière de prélèvements dont personne ne connaît plus le nom était un dangereux passager clandestin de la République.

La vérité est plus simple. La France adore les entrepreneurs lorsqu’ils créent des emplois. Elle les aime moins lorsqu’ils gagnent de l’argent. Et elle les déteste franchement lorsqu’ils se plaignent. À partir de 2014, François Hollande finit par comprendre que quelque chose ne fonctionne pas. Il faut dire qu’après deux ans de matraquage fiscal, même les plus fervents défenseurs du prélèvement obligatoire commencent à percevoir un léger problème.

Les artisans protestent. Les commerçants protestent. Les professions libérales protestent. Les TPE protestent. Les créateurs d’entreprise protestent. Bref. Les gens qui paient protestent.

Il devient donc urgent de corriger les effets des mesures destinées à corriger les effets des mesures précédentes. La haute administration française entre alors dans son exercice favori : résoudre un problème qu’elle a elle-même créé. C’est ainsi qu’apparaît le CICE. Le Crédit d’Impôt pour la Compétitivité et l’Emploi.

L’idée officielle est simple. Aider les entreprises. L’application française l’est beaucoup moins. Pour réparer les dégâts causés aux artisans, aux commerçants, aux professions libérales et aux petites entreprises, on invente un dispositif d’une telle sophistication que ceux qui en profiteront le mieux seront principalement… les grandes entreprises.

Il fallait y penser. Des armées de fiscalistes. Des directions financières entières. Des cabinets spécialisés. Des experts capables de consacrer leurs journées à décrypter les subtilités administratives du dispositif. Pendant ce temps, l’artisan qui passe sa journée sur un chantier, le restaurateur derrière ses fourneaux ou le commerçant derrière son comptoir essaient surtout de comprendre ce qu’on leur demande de remplir cette fois-ci. La France venait d’inventer un système admirable. Pour aider les petites entreprises, on allait surtout avantager les grandes.

Même Molière n’aurait pas osé écrire une mécanique aussi parfaitement française. Mais la confiance est partie. Et la confiance, comme le cristal, se brise plus vite qu’elle ne se répare.

Voilà pourquoi tant d’indépendants gardent un souvenir amer de ce quinquennat. Non parce qu’ils refuseraient de contribuer à la solidarité nationale. Non parce qu’ils rejetteraient l’impôt. Mais parce qu’ils ont eu le sentiment d’être considérés non comme des citoyens utiles, mais comme des gisements fiscaux ambulants. Des distributeurs automatiques à prélèvements. Des vaches à lait qu’il suffisait de traire un peu plus fort.

Jusqu’au jour où certaines cessent de produire du lait. Ou décident simplement d’aller le produire ailleurs. Et voilà qu’aujourd’hui certains évoquent son retour.

François Hollande candidat à l’élection présidentielle de 2027 ?

Les artisans. Les commerçants. Les professions libérales. Les indépendants qui ont connu les années RSI. Les Pigeons. Les hausses de prélèvements. Le CICE et ses labyrinthes administratifs. Ont sans doute une réponse simple.

Les survivants du RSI demandent déjà une cellule psychologique. Help !

© Paul Germon

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