Tribune Juive

De Moïse à Bach, Ou la Torah et l’art du contrepoint… Par Serge Siksik

« L’unité crée le divin ; la diversité révèle sa grandeur »

Rav Lord Yonathan Sacks

Il arrive qu’une paracha éclaire avec une étonnante acuité les questions les plus brûlantes de notre temps. Beha’alotekha est de celles-là !

Nous connaissons tous l’épisode. Épuisé par les plaintes incessantes du peuple, accablé par le poids de sa mission, Moshé s’adresse à Dieu dans un cri presque désespéré : « Je ne puis, à moi seul, porter tout ce peuple »

La réponse divine est surprenante.

Dieu ne lui accorde ni davantage d’autorité, ni davantage de pouvoir. Il ne renforce pas sa position de chef incontesté. Au contraire. Il lui demande de réunir soixante-dix anciens afin de partager avec eux la responsabilité collective.

À première vue, cette décision paraît « technique ». Elle est en réalité profondément politique. Car pour la première fois dans l’Histoire biblique apparaît une idée fondamentale : aucun homme, aussi exceptionnel soit-il, ne peut prétendre porter seul la totalité d’un peuple ni assumer à lui seul son destin.

Au lieu de concentrer le pouvoir entre les mains de Moïse, Dieu organise sa transmission partielle. Il transforme l’autorité solitaire en responsabilité partagée.

Cette scène fondatrice dépasse largement la seule organisation du camp d’Israël dans le désert. Elle contient une réflexion d’une étonnante modernité sur le pouvoir, la représentation, la responsabilité collective et l’art de faire vivre ensemble des sensibilités différentes au service d’une même destinée.

Or qui est Moïse ? La Torah répond elle-même : « l’homme le plus humble de la terre ».

C’est précisément cette humilité qui lui permet de devenir le plus grand dirigeant de l’Histoire juive.

L’homme orgueilleux croit détenir seul la vérité.

L’homme humble sait qu’il n’en détient qu’une partie.

L’homme orgueilleux impose.

L’homme humble consulte.

L’homme orgueilleux exige l’uniformité.

L’homme humble recherche l’unité.

C’est pourquoi l’institution des soixante-dix anciens ne constitue pas seulement une délégation de pouvoir. Elle marque peut-être l’invention biblique d’un principe qui demeure au cœur de toute société libre : la représentation des différentes composantes du peuple.

Cette idée de représentation ne s’est jamais limitée au désert du Sinaï.

Elle traverse toute l’Histoire juive et continue d’interroger l’État d’Israël contemporain. Car si les tribus ont changé de nom, la question demeure identique : comment faire vivre ensemble des sensibilités différentes au sein d’une même destinée nationale ?

Pour illustrer cette réflexion, imaginons une Maison de la Nation reposant sur quatre piliers :

Quatre mondes.

Quatre sensibilités.

Quatre visions parfois antagonistes de l’identité juive et israélienne.

Et pourtant un seul édifice, l’image est saisissante.

Elle nous rappelle une vérité que le débat public israélien semble parfois perdre de vue : aucun de ces groupes n’est Israël à lui seul.

Aucun. Ni les religieux, ni les laïcs, ni les traditionalistes, ni les ultra-orthodoxes.

Retirez l’un des piliers et c’est toute la maison qui vacille.

L’unité nationale ne naît pas de l’effacement des différences. Elle naît lorsque plusieurs voix acceptent d’interpréter ensemble la même partition.

Cette réflexion m’a conduit à reconsidérer l’une de mes convictions les plus anciennes sur la manière dont Israel organise sa représentation politique.

Comme beaucoup d’Israéliens, j’ai longtemps considéré que la proportionnelle intégrale constituait l’une des grandes faiblesses de notre démocratie.

Coalitions fragiles, instabilité chronique, marchandages incessants, pouvoir excessif accordé à de petits partis.

Les critiques sont nombreuses et souvent justifiées.

J’ai moi-même pensé qu’il fallait profondément réformer ce système, voire s’en éloigner radicalement.

Pourtant, la lecture de cette paracha me pousse aujourd’hui à rouvrir le dossier.

Et si la proportionnelle intégrale n’était pas seulement une technique électorale ?

Et si elle exprimait, d’une certaine manière, une intuition profondément juive ?

Une intuition selon laquelle chaque composante du peuple doit pouvoir être entendue.

Une intuition selon laquelle aucune tribu ne doit être réduite au silence.

Une intuition selon laquelle la vérité collective est souvent plus grande que chacune des vérités particulières qui la composent.

La Torah ne cherche jamais à fabriquer un peuple uniforme.

Elle cherche à construire un peuple uni.

La différence est immense.

L’uniformité tue.

L’unité rassemble.

Depuis soixante-dix-huit ans, Israël tente de réaliser cet équilibre presque impossible.

Faire vivre ensemble des populations qui n’étudient pas dans les mêmes écoles, ne lisent pas les mêmes journaux, ne regardent pas les mêmes chaînes de télévision, ne fréquentent pas les mêmes quartiers et parfois ne partagent même plus le même langage politique.

Et pourtant nous demeurons un seul peuple.

Un peuple dont le destin reste commun même lorsque les opinions divergent.

Mais cette représentation des différences comporte une condition essentielle.

La loyauté.

Une démocratie n’est pas un suicide collectif.

La représentation nationale ne peut exister que dans le cadre d’une appartenance commune à la nation.

C’est pourquoi je m’interroge depuis longtemps sur la présence à la Knesset de députés arabes qui parfois manifestent davantage de solidarité envers les ennemis d’Israël qu’envers Israël lui-même.

La critique du gouvernement est légitime, l’opposition est légitime, la contestation est légitime, elles sont même indispensables.

Mais travailler politiquement contre les intérêts fondamentaux du pays que l’on représente relève d’une tout autre logique.

Israël pousse parfois l’idéal démocratique jusqu’à un niveau presque unique au monde.

Cette générosité l’honore.

Mais aucune démocratie ne peut durablement prospérer si certains de ses représentants remettent en cause sa légitimité fondamentale tout en bénéficiant de ses institutions.

La Torah de Moïse enseigne la représentation.

Elle n’enseigne pas l’effacement de toute frontière entre la loyauté et l’hostilité.

Les soixante-dix anciens représentaient la diversité d’Israël.

Ils n’étaient pas les représentants de ses adversaires.

Mais au-delà même de cette question politique, la Beit HaOuma nous renvoie aujourd’hui à un défi encore plus profond.

Depuis le 7 octobre, des milliers de familles israéliennes ont envoyé leurs enfants défendre le pays.

Des centaines ont payé le prix ultime dont de nombreux israéliens venus de France

Cette réalité impose une interrogation morale à chacune des tribus qui composent notre maison commune.

Une maison ne tient pas parce que ses habitants proclament leur attachement à ses murs.

Elle tient parce que chacun accepte d’en porter le poids.

C’est peut-être cela, au fond, que Dieu enseigne à Moïse.

Le leadership n’est pas la concentration du pouvoir.

Le leadership est l’organisation du partage des responsabilités.

Le véritable danger pour Israël n’est pas la diversité de ses tribus.

Le véritable danger apparaît lorsque certaines d’entre elles finissent par considérer que le destin collectif repose principalement sur les épaules des autres.

Une société peut survivre à de profondes divergences religieuses, philosophiques ou politiques.

Elle survit beaucoup plus difficilement lorsqu’une partie de ses enfants estime que l’effort national, le sacrifice, la défense du pays ou la responsabilité collective relèvent essentiellement du devoir de ses voisins.

La Torah ne nous demande pas d’être identiques.

Elle nous demande d’être solidaires.

C’est ici que l’intuition de Moïse rejoint, à des millénaires de distance, celle de Bach.

Glenn Gould voyait dans l’art du contrepoint l’une des plus hautes expressions du génie humain : plusieurs voix totalement indépendantes, chacune fidèle à sa propre logique, mais capables de produire ensemble une harmonie supérieure. Aucune ne disparaît dans l’autre. Aucune ne renonce à son identité. Pourtant, de leur coexistence naît une œuvre plus grande qu’elles-mêmes.

Moïse avait compris cette vérité bien avant que Bach ne la traduise en musique. Les soixante-dix anciens ne formaient pas une assemblée uniforme. Ils incarnaient la pluralité des tribus d’Israël, appelées non à penser de la même manière, mais à assumer ensemble la même responsabilité.

Peut-être est-ce là le défi permanent d’Israël : transformer ses divergences en contrepoint plutôt qu’en cacophonie. Car une nation n’est pas forte lorsque tous chantent la même note. Elle devient forte lorsque des voix différentes parviennent à créer une harmonie sans renoncer à leur singularité.

Moïse, l’homme le plus humble de la Bible, avait compris ce que tant de dirigeants oublient encore : la cohésion d’un peuple ne se décrète pas. Elle naît lorsque chacun accepte de porter sa part du destin commun.

Depuis le désert du Sinaï jusqu’aux champs de bataille du 7 octobre, une même vérité traverse l’Histoire juive :

Le véritable miracle d’Israël n’est pas que ses tribus soient différentes.

Le véritable miracle sera le jour où elles accepteront toutes de contribuer à la même œuvre

Et peut-être alors, de Moïse à Bach, découvrirons-nous qu’une civilisation ne s’accomplit pas dans l’unisson, mais dans l’art infiniment exigeant du contrepoint.

© Serge Siksik

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