Tribune Juive

Archives- « Un sac de Billes »: Nidra Poller répond au papier « Israël-Palestine : le cancer » co-signé par Morin, Naïr et Sallenave (2)

UN SAC DE BILLES !

Nidra Poller

Paris, le 7 juin 2002

[« Israël-Palestine : le cancer » par Edgar Morin, Sami Naïr et Danièle Sallenave a été publié par le Monde le 03.06.02]

C’est quoi exactement le but du brûlot de Sami, Edgar, et Danièle ? Ont-ils tant besoin de crier leur ras le bol contre une actualité qu’ils ne peuvent ni comprendre ni maîtriser ? Pensent-ils vraiment convaincre quelqu’un de quelque chose ? Ou bien cherchent-ils, en provoquant d’inévitables réponses indignées, à ouvrir le droit de dire « Vous voyez, on ne peut  pas critiquer sans se faire accuser de… » Veulent-ils tout simplement prendre des claques ? Comment expliquer autrement l’étalage sur la place publique de cette insondable misère intellectuelle ? Nos trois larrons ont éparpillé un sac de billes sur le sol, exprès, pour se casser la gueule ! Nous entraînant, comme si on n’avait rien d’autre à faire, dans un catch-22 : soit on laisse béton c’est pas la peine, mais quand même se faire insulter de la sorte ; soit on va perdre des heures à souligner, commenter, corriger, s’exaspérer. Pitié.

C’est du hooliganisme, leur texte, et texte c’est beaucoup dire. Ils tirent sur la barbe du rabbin, lui font un croche-pied et quand il tombe dans la boue ils crient sale juif et se sauvent. Naughty children ! Vous allez voir ce que vous allez voir. Le jour où des gens lucides de cœur et d’esprit, dégoûtés par la tournure que prend cette société, décident d’abandonner la France à ses chouchous de la déraison, gare à vous. Dans le nouveau monde que vous appelez de vos vœux il n’y aura de place ni pour Ed, ni pour Sam, ni pour Dan.

En attendant, voyons ce qu’il y a de vrai et de faux dans ce sac de billes.

« Le cancer israélo-palestinien s’est formé à partir d’une pathologie territoriale : la formation de deux nations sur une même contrée.. . » How about that ? Ni conflit territorial, ni guerre de religions, mais pathologie. Des imbéciles du monde entier perdent leur temps à réfléchir, allant jusqu’à pourparler, alors que c’est un médecin qu’il nous faut. Une sorte de Médecin Chef Suprême, à peu près la moitié grand comme Dieu et formé dans des universités qui n’existent pas encore ,car la pathologie territoriale c’est encore plus moderne que le SIDA et plus effrayante que la maladie de la vache folle.

Exit le volet scientifique. Il faut des plus forts que moi pour décortiquer cela. Je choisis donc, pour commencer, le crime des crimes : il paraît que les Juifs ont tellement souffert de persécutions qu’ils ont fini par changer de place, pour devenir des bourreaux-menteurs comme on n’a rarement vu. Ça a l’air simple (on cite V. Hugo) mais au fait c’est compliqué. On n’arrive pas à savoir, en lisant et en glissant et en se cassant la gueule, si les Juifs ont vraiment souffert beaucoup ou juste un peu.

Car ces perfides n’ont trouvé rien de mieux que de donner à leur souffrance (pas toute la souffrance, juste la petite dernière) un nom dans leur langue à eux : Shoah. Ce qui empêche d’autres victimes, « ceux du goulag » par exemple, l’honneur de la partager, cette souffrance, équitablement. Donc, ils exagèrent. Les Juifs, bien entendu, pas les « Noirs esclavagisés  » (franchement un nom bantou servirait mieux la cause que ce mot barbarismé). Les Noirs esclavagisés ne sont pas allés s’installer en Palestine faire des misères aux Palestiniens, non. Bien qu’ils chantent Go down Moses. Les Tsiganes non plus. Les Indiens d’Amérique idem. Il y a que ces Juifs shoahisés à voir «  Le droit au retour des réfugiés palestiniens … non comme un droit symétrique à celui du retour des juifs qui n’ont jamais vécu en Palestine, mais comme …  une demande de suicide démographique d’Israël ».

Je sais, ce n’est pas toujours facile de recoller les morceaux quand trois auteurs, chacun avec son tempérament, rédigent, chacun de son côté, et puis se réunissent, qui sait par e-mail ou plutôt à l’occasion de dîners bien arrosés, mais moi je suis toute seule ici et j’aimerais comprendre si oui ou non selon les auteurs les Juifs ont été persécutés et si oui combien. «  Israël se présente comme le porte-parole des juifs victimes d’une persécution multiséculaire jusqu’à la tentative d’extermination nazie ». Mettons de côté les prétentions de cet Israël qui se prend pour porte-parole et concentrons-nous sur ce qui est mesurable. Donc, ils ont souffert beaucoup et longtemps, ces Juifs devenus oppresseurs. Ah non, ce n’est pas tout. La naissance même de cette Israël « attaquée par ses voisins arabes a failli être sa mort ». Souffrance toujours récente, donc.

Mais, ouf ! C’est fini maintenant. Il s’agit d’un « passé aboli » ne laissant qu’un petit tout petit fond d’angoisse malheureusement réveillée par une aussi petite toute petite nouvelle Intifada. On rappellera que « Le mot Shoah … singularise le destin victimaire juif et banalise tous les autres … » Mais, encore une bille sous les pieds, «  On a peine à imaginer qu’une nation de fugitifs, issue du peuple le plus longtemps persécuté dans l’histoire de l’humanité, ayant subi les pires humiliations et le pire mépris, soit capable de se transformer en deux générations en peuple… » dominateur et sûr de lui… Okay, le plus et le plus mais ce n’est pas une raison de se singulariser. Les autres aussi ont été les plus et les plus des plus.

En effet. Ce que je comprends c’est que les Juifs n’ont pas compris que c’est maintenant le tour aux Palestiniens de subir les pires humiliations et le pire mépris.

Même victime n’est pas une sinécure. Dommage. Car « le droit et la justice sont du côté des opprimés ». Au lieu de quoi, ces Juifs qui auraient pu rester dans le droit chemin ont choisi de devenir forts, de suivre un Premier ministre «  reconquistador », de perpétrer des massacres, de détruire des maisons, bref, de dilapider dans l’espace de 2 générations un passif victimaire bon pour 3 siècles et renouvelable à souhait.

Même leur Dieu tout puissant n’aurait pas pu les sortir de ce bourbier. Peuple élu, d’accord, mais on perd des élections aussi, c’est chose courante. « Le cas français est significatif », comme le disent si bien nos auteurs. Pas d’ingérence providentielle donc et pourtant, la chance les sourit à nouveau : ils jouent tellement bien les bourreaux qu’ils finissent par avoir tout le monde sur le dos. Oui ! Les attentats- suicides qu’ils ont le mauvais goût de vouloir récompenser en jouant à la guerre, ciblant des soi-disant terroristes, détruisant des maisons, leur arrogance visible à l’œil nu, leurs tanks et leurs missiles bref, leur «  terrorisme d’état » finit par éveiller « une nouvelle vague d’antijudaïsme ».

Ils ont tellement bon espoir de devenir à nouveau victimes que l’Histoire, si elle ne fait pas attention, risque de ne pas remarquer le petit passage de transition entre le passé aboli et l’antisémitisme nouvelle vague. Saura-t-elle au moins reconnaître que par la faute de « l’impitoyable répression menée par Sharon, l’antijudaïsme mental » a pris des formes carrément concrètes et même incendiaires ?

Nos auteurs y veillent. Vaillants redresseurs de torts, génies ès mathématiques, fins acrobates, ils s’opposent avec une agilité surprenante aux interprétations déséquilibrisées ! Celle qui consiste à dire que c’est la faute à Arafat que les festivités de Camp David ont débouché sur les bombes humaines.

Croire à de telles foutaises, ça s’appelle l’unilatéralisme. Parler, à l’instar des médias occidentaux, de guerre israélo-palestinienne c’est faire du faux symétrisme (et si comme moi tu n’as jamais entendu parler d’une telle guerre, c’est qu’en plus d’être déséquilibré tu es sourd).

M’enfin, grâce à une méthode ô combien connue, reconnue et reconnaissable, ce qu’on pourrait appeler sans pour autant du moins je l’espère être accusé d’anti- vieillisme (qui me connaît connaîtra mon âge) la méthode rocking-chair, version slow de la technique de billes, tout cela sera remis bien droit. Voici un exemple de cette pensée brillante voire aveuglante : « L’unilatéralisme masque la dialectique infernale répression-attentat, elle-même alimentée par les forces extrémistes dans les deux camps. Il masque le fait que la tournée de Sharon sur l’esplanade des Mosquées n’a pu que renforcer le cercle vicieux infernal qui favorise le pire dans les deux camps ».

Soit dit en passant qu’on reconnaît les pattes singulières à l’intérieur de cette composition à six mains. Reconnaissons également aux auteurs le souci de pousser au-delà du constat (amère) et de proposer du positif. Une idée géniale : le Loft Story des checkpoints. Puisque « Les médias rendent mal les multiples et incessantes manifestations de mépris, les multiples et incessantes humiliation subies aux contrôles, dans les maisons, dans les rues », il nous faut (c’est moi qui extrapole) les montrer en temps réel et, comme au Loft, la caméra se recouvrira d’un voile pudique seulement au moment du passage de « ces jeunes gens et jeunes filles devenues bombes humaines ».

Ce qui nous mène aux petites mains qui nous donnent un portrait en dentelle de ces jeunes inspirés, avec leur «  forte motivation de vendetta » qui, dans un geste superbement méditerranéen, «  ont le sentiment de restaurer un honneur perdu et trouver enfin dans une mort meurtrière leur propre dignité et leur propre liberté ». Rien sur les 70 vierges, on est féministe jusqu’au bout, n’est-ce pas ?

Serait-il que la main qui a voulu prétendre qu’il « est horrible de tuer des civils …comme le font les attentats-suicides » ne sait pas ce que fait celle qui les caresse si tendrement ?

Du calme, du calme, il ne faut pas voir la complexité partout ! La condamnation ci- dessus n’a servi qu’à condamner le condamné. Il y a du Sabra & Shatila dans l’air et, toujours selon nos auteurs, c’est toujours Israël qui a commencé la bagarre, si bien que le sionisme à son « départ. . .a occulté le droit des Palestiniens à leur nation ».

Allez, ne vous arrêtez pas à mi-chemin, dites-le :  ils ont commencé par tuer Dieu et quand (déjà) on les a foutus  dehors de leur petit pays de m—-, pas contents de pleurer leur sort sur |es rives du fleuve Babylone, ils ont comploté un projet de retour, niant les droits d’un  peuple pas encore né. Et ça c’est grave ! Il faut toujours avoir de la considération pour les générations futures.

On se demandera peut-être par quel droit je réponds de façon si peu respectueuse à l’appel émis par trois intellectuels français distingués ? C’est simple : cet appel m’est adressé. Oui, oui, et il ne faut pas croire malgré un certain style dans le texte qu’on avait affaire à des simples beaux parleurs. En effet, caché, presque honteusement glissé dans un petit paragraphe juste avant la conclusion en feu d’artifice où le cancer conjugué à la confrontation de toutes les confrontations dans le «  zone sismique » qu’est le Moyen-Orient où faute d’apprécier à sa juste valeur « l’électrochoc » de l’offre de paix saoudienne on risque de crever, tous, des métastases giclées aux quatre coins du monde, caché je vous dis mais à mes yeux hautement visible, cet appel aux « Etats-Unis, dont la responsabilité est écrasante ». C’est à moi, l’Américaine, qu’est adressé l’argument de 5 pages dont je n’ai cité que quelques bricoles. J’assume. Aussi bien la responsabilité écrasante que le devoir de réponse. Disposant « du moyen de pression décisif en menaçant de suspendre leur aide, et du moyen de garantie décisif en signant une alliance de protection avec Israël » je m’interroge d’abord sur la forme curieuse de la phrase. Est-ce parce que je suis Américaine qu’il faut me parler en Français bâclé ? Qu’est-ce que ça veut dire au juste ? «  …les Etats-Unis disposent…en menaçant… » Bon, je n’accuse personne.

Passons à l’essentiel. On me demande d’intervenir dans le sens des propos ici commentés et je réponds : No way ! You naughty kids, go on home and tell your ol’ man he better keep ye outta trouble. And pick up those damn marbles before someone breaks his neck. Make it snappy!

Insondable misère intellectuelle. Ce sont des bombes humaines. Dans un geste superbement méditerranéen les trois égarés mus d’un même cœur opaque, bardés de ceintures de suffisance explosive truffées de mots trafiqués s’éclatent au milieu d’une foule de discours et s’éteignent 1à dans un champs de corps déchiquetés.

Lamentable.

Et il faut encore que l’Américaine vienne à leur secours ? Yeeeah, riiiiight, gotche ! I’m going to cut out my buddy, Israël, and put my money on some cool cat like Syria. Come to think of it, the Bachar kid is an ophthalmologist. Maybe he can refer me to a good International Strategic Oncologist… No, forget it. Je n’ai plus le cœur à ça.

You want help in badmouthing the Jews ? No problem. Embarras de choix. But not the Americans. Leave us out of this. We may not be as smart as you guys, but at least we know the time of day. This is the 21st century, boys and girls. Time is on the fast track. Your little funny games there might be the height of fashion in Paris today but who knows, tomorrow this kind of shtick might be so old hat that not even Le Monde will publish it.

© Nidra Poller

Source: Metula News Agency (info N° 010108/2)

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