Tribune Juive

Le confort du mensonge. Par Charles Rojzman

Il faut avoir beaucoup lu, beaucoup vécu, beaucoup douté aussi, pour approcher ce qu’on appelle le conflit israélo-palestinien. Et encore n’est-on jamais sûr d’en saisir autre chose que des fragments. Car cette guerre n’est pas seulement une guerre. Elle est une stratification de mémoires, de religions, d’humiliations, de rêves nationaux, de traumatismes transmis comme des héritages maudits, de passions théologiques déguisées en idéologies modernes, de ressentiments collectifs et d’intérêts géopolitiques contradictoires.

Pour comprendre quelque chose à cette tragédie, il faudrait connaître l’histoire du judaïsme et celle de l’islam. Il faudrait comprendre la naissance des nationalismes modernes. Il faudrait s’intéresser à l’Empire ottoman finissant, au mandat britannique, aux guerres arabes contre Israël, aux rivalités entre puissances régionales, aux mécanismes de la victimisation collective, aux blessures de la Shoah, aux humiliations du monde arabe, à la fonction symbolique du Juif dans l’imaginaire occidental et oriental. Il faudrait encore saisir ce que deviennent les peuples lorsqu’ils vivent pendant des générations dans la mémoire de leurs défaites ou dans la peur de leur disparition.

Bref, il faudrait penser.

Or notre époque ne pense plus guère. Elle réagit.

Elle réagit à des images, à des slogans, à des vidéos de quelques secondes, à des mots d’ordre fabriqués dans les officines idéologiques, relayés par les médias, répétés par les réseaux sociaux jusqu’à devenir des évidences. Elle réagit comme réagissent les foules depuis toujours : non à la vérité mais à sa simplification.

Car le réel est laborieux. Le réel demande un effort. Le réel résiste.

Le mensonge, lui, est léger.

Il voyage vite.

Il tient dans une phrase.

Il s’imprime sur une pancarte.

Il se crie dans une manifestation.

Il s’enseigne dans une université.

Il se partage en un clic.

Le réel demande des bibliothèques ; le mensonge se contente d’un slogan.

Et c’est pourquoi la propagande l’emporte si souvent.

On se trompe lorsqu’on imagine que la propagande repose essentiellement sur la falsification. Sa véritable force réside ailleurs. Elle consiste à remplacer la complexité par la simplicité. Elle n’invente pas toujours ; elle sélectionne. Elle découpe dans le réel ce qui lui convient et rejette le reste dans les ténèbres du non-dit. Elle transforme une histoire tragiquement complexe en une fable morale où chacun reçoit un rôle assigné à l’avance.

D’un côté les victimes.

De l’autre les bourreaux.

D’un côté les innocents.

De l’autre les monstres.

Tout devient soudain intelligible.

Et surtout tout devient confortable.

Car le récit simplifié offre ce que l’homme contemporain recherche avant toute chose : l’innocence.

Il permet de condamner sans comprendre.

De juger sans étudier.

De s’indigner sans réfléchir.

Il dispense de l’effort intellectuel comme la religion dispensait jadis du doute.

Là réside probablement l’une des grandes transformations de notre temps. Nous avons perdu les croyances anciennes mais nous n’avons nullement renoncé au besoin de croire. Nous avons simplement remplacé les dogmes religieux par des dogmes idéologiques. Les catéchismes ont changé de vocabulaire mais non de fonction.

Le conflit israélo-palestinien constitue aujourd’hui l’un des terrains privilégiés de cette nouvelle religion.

On y distribue les saints et les démons avec une remarquable économie de pensée.

Peu importe que les faits résistent.

Peu importe que l’histoire soit plus complexe.

Peu importe que les responsabilités soient multiples.

Le récit doit demeurer pur.

Il doit préserver sa fonction morale.

Il doit fournir aux fidèles la certitude d’appartenir au camp du Bien.

C’est ici qu’apparaît la figure contemporaine la plus inquiétante : non pas l’ignorant, mais le demi-savant.

L’ignorant peut encore apprendre.

Le demi-savant ne le peut plus.

Il possède quelques informations éparses, quelques dates, quelques concepts mal assimilés, quelques références empruntées à des militants qu’il prend pour des historiens. Ces fragments lui suffisent pour construire un système complet d’interprétation du monde.

Jamais l’humanité n’a eu un accès aussi vaste à la connaissance.

Jamais elle n’a produit autant de demi-savants.

Les réseaux sociaux sont devenus leurs universités.

Les influenceurs leurs professeurs.

Les algorithmes leurs bibliothèques.

Ils savent peu mais ils savent avec certitude.

Et cette certitude vaut toutes les ignorances.

Car le propre de la culture véritable est de rendre prudent. Plus on comprend l’histoire, plus on mesure la fragilité de ses jugements. Plus on découvre les civilisations, plus on devient méfiant envers les explications globales. Plus on s’approche du réel, plus celui-ci se révèle contradictoire.

La propagande accomplit exactement le mouvement inverse.

Elle simplifie.

Elle purifie.

Elle réduit.

Elle rassure.

Elle transforme la complexité tragique du monde en un conte moral pour adultes infantiles.

C’est pourquoi elle rencontre un succès si considérable dans les sociétés occidentales contemporaines. Des sociétés saturées d’informations mais affamées de compréhension ; des sociétés où l’instruction progresse tandis que la culture recule ; des sociétés qui produisent des diplômés par millions mais de moins en moins d’hommes et de femmes capables de soutenir la difficulté d’une pensée complexe.

Le drame n’est donc pas seulement celui du Moyen-Orient.

Le drame est aussi le nôtre.

Car chaque fois qu’une société préfère le récit à la vérité, l’émotion à la connaissance, le slogan à la pensée, elle s’abandonne elle-même à une forme douce de servitude intellectuelle.

Et c’est peut-être cela qui devrait nous inquiéter davantage encore que le conflit lui-même : cette incapacité croissante à supporter la complexité du réel.

Nous vivons à une époque où l’on exige des réponses simples à des questions immenses. Une époque où l’on confond la morale avec la connaissance. Une époque où le désir de comprendre cède peu à peu la place au besoin de croire.

Or lorsque le besoin de croire triomphe du désir de comprendre, la propagande n’a même plus besoin de mentir.

Il lui suffit de raconter une histoire.

Et nous sommes toujours nombreux à préférer une histoire confortable à une vérité qui dérange.

© Charles Rojzman

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