Tribune Juive

J’aurais dû être là et vous parler de « Terezin », de Chochana Boukhobza

Les morts continuent parfois de parler à condition que quelqu’un accepte de les écouter: Chochana Boukhobza l’a fait avec « Terezin: l’imposture nazie »

Je n’étais pas présente lorsque le film Terezin de Chochana Boukhobza a été projeté dans le cadre d’un festival consacré au vrai et au faux: « Terezin, réalisé en 2018 mais sélectionné dans un festival sur le vrai et le faux, c’était à ne pas rater, tant c’était improbable et même, vu l’époque, inespéré », me dit à raison Chochana.

Je le regrette.

Parce que ce film n’est pas seulement un documentaire de plus sur la Shoah: c’est une œuvre qui accomplit quelque chose de rare : elle rend la parole aux enfants assassinés.

Aux côtés des survivants de Terezin et d’Auschwitz-Birkenau, Chochana Boukhobza fait revivre les dessins des enfants du ghetto, sauvés grâce à Friedl Dicker-Brandeis qui les avait précieusement réunis avant sa déportation. Plus d’une centaine de ces dessins ont été animés pour le film. Ils ne sont plus seulement des archives. Ils redeviennent des regards, des rêves, des fragments de vie.

Le film exhume également les images des films de propagande tournés par les nazis à Terezin. Images destinées à tromper le monde. Images aujourd’hui retournées contre leurs auteurs. Images qui rappellent qu’au cœur même du mensonge organisé, la vérité continuait d’exister.

Il y a dans Terezin les journaux clandestins des enfants, les souvenirs de Dita Kraus, la « petite bibliothécaire de Birkenau », la voix de Zuzana Růžičková, les dessins de Peter Ginz, et surtout cette conviction bouleversante : les nazis ont assassiné les enfants, mais ils n’ont pas réussi à faire disparaître leur parole.

À l’heure où la mémoire est contestée, relativisée ou détournée, ce film rappelle une évidence : les morts continuent parfois de parler à condition que quelqu’un accepte de les écouter.

« J’ai voulu, poursuit Chochana Boukhobza, que Friedl Brandeis avait réuni dans une valise (4500 dessins) avant d’être déportée à Birkenau par le dernier convoi parti de Terezin, et dernier convoi à être gazé, car après celui là, les crématoires ont cessé de fonctionner. Pour donner à ces dessins une force d’évocation, j’ai fait animer ces dessins. Il y en a plus d’une centaine. Je ne pouvais pas en animer plus, étant donné le prix d’une minute d’animation. J’ai aussi réuni les images des deux films de propagande tournés à Terezin. Le premier est dit perdu… Pourtant, grâce à Irena Dodalavo qui possédait, avant sa déportation, une maison de productions, 4 mn de ce film sont visibles, car Dodalova savait qu’une seconde est formée de 25 images. Elle a donc découpé dans chaque séquence quelques images et formé un récit cohérent qui montre l’horreur vécu dans les casernes.

Le second film est entièrement muet sauf… la séquence où les enfants chantent la finale de Brundibar et annonce que le tyran est vaincu. Le réalisateur Kurt Geron a donc voulu planter le chant des enfants en espérant que quelqu’un finirait par l’entendre….

Il y a d’autres choses dans le film, dont je pourrais te parler : le générique qui est une image animée du dessin de Peter Ginz, 15 ans, qui a représenté la terre vue de la lune et dans laquelle j’ai fait insérer des enfants juchés sur des bicyclettes… Les journaux d’enfants : Vedem, Kamarad, Bonacco, cachés un peu partout dans les casernes avant leur départ.

On retrouve aussi dans le film la voix de Zuzanna Rudzickova, 15 ans, à sa libération de Birkenau, qui enregistrera après la guerre les oeuvres de Bach au clavecin, sans oublier Dita Kraus, surnommée « la petite bibliothécaire de Birkenau » car dans le block de Fredy Hirsch, elle était chargée de surveiller les quelques livres subtilisés sur la rampe par le kommando Kanada pour les enfants ».

Merci à Chochana Boukhobza d’avoir prêté son regard à ces enfants.

Et pardon de ne pas avoir été là pour les entendre avec elle, pour le sujet, pour les enfants, pour cette chance de pouvoir faire rebondir le sujet des enfants assassinés alors que l’époque actuelle est aussi nauséabonde…

Sarah Cattan avec Chochana Boukhobza

Auteur, Chochana Boukhobza est réalisatrice de cinq documentaires sur la Shoah

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