Photo © Nadine Dewit
Il était tôt ce samedi matin du 30 mai 2026 lorsque, prenant mon petit-déjeuner en regardant une des principales chaînes d’infos au sein du paysage audio-visuel français, j’ai appris, peiné, la mort, à l’âge vénérable de 104 ans, de mon vieil et précieux ami Edgar Morin, l’un des derniers géants, parmi les plus estimables, de la pensée des XXe et XXIe siècles.
Penseur de la complexité et héraut de la liberté
Car, oui, auteur d’une œuvre considérable et transdisciplinaire, aux confins de la philosophie, de la sociologie et de l’anthropologie – des sciences humaines, plus globalement –, Edgar Morin (Edgar Nahum, de son vrai patronyme d’origine juive) s’avère l’un des penseurs les plus importants d’aujourd’hui. Preuve en est, notamment et entre autres mérites éditoriaux, son ultime, fécond et ample travail, consacré à ce qu’il appelle, en référence au célèbre opus, « Discours de la Méthode », du père du rationalisme moderne, René Descartes, « L’aventure de la Méthode » justement, où il s’adonne à une synthèse magistrale, accessible au grand public par son constant souci pédagogique, de ce qu’il nomme encore, afin de mieux penser le monde contemporain dans ses multiples facettes et nuances, « la complexité ».
Davantage : inlassable défenseur des Droits de l’Homme, rare et véritable humaniste, doté d’un savoir éclairé comme d’une culture encyclopédique, et donc, à cet éminent titre, digne héritier des plus beaux esprits de la Renaissance (de Montaigne à Galilée, en passant par Pic de La Mirandole) aussi bien que des Lumières (de Voltaire et son admirable « Traité sur la Tolérance » à Montesquieu avec son indispensable « Esprit des Lois), Edgar Morin, dont on n’oubliera pas non plus le rôle prépondérant qu’il joua autrefois dans la Résistance contre le nazisme comme des différents formes de fascisme (Morin fut d’ailleurs, à ce propos, son nom secret et codifié de Résistant français), n’hésita jamais à signer, aux côtés de quelques-uns des intellectuels les plus prestigieux au sein de l’intelligentsia française, mes nombreuses tribunes médiatiques en faveur de la liberté de pensée et de parole, d’expression ou de création.
Mieux : c’est avec un immense honneur, en même temps qu’un plaisir non dissimulé, que j’ai accueilli ses textes, toujours profonds, justes et originaux, aussi ciselés dans la forme que pénétrants dans le fond, au sein de deux des ouvrages collectifs, intitulés respectivement « Penser Salman Rushdie » (2022) et « Repenser le rôle de l’intellectuel » (2023), que j’ai dirigés il n’y a guère si longtemps, en collaboration avec la Fondation Jean Jaurès, pour les Éditions de l’Aube.
Ainsi, en sa mémoire et afin de lui rendre donc ici un humble mais sincère hommage après sa disparition, cet extrait significatif de l’entretien qu’il m’accorda, dans son appartement parisien, autour de l’un de ses majeurs et derniers livres, intitulé précisément « L’aventure de la Méthode » (Éditions du Seuil, Paris, 2015).
L’Aventure de la Méthode : Descartes et Kant
Daniel Salvatore Schiffer : Le premier chapitre de votre dernier livre, « L’aventure de La Méthode », a pour emblématique titre « La recherche de mes vérités ». Qu’est-ce à dire ? Ces pages se présentent aussi, par ailleurs, comme une sorte d’autobiographie, certes succincte mais néanmoins explicite, de votre propre parcours existentiel, surtout votre formation intellectuelle lors de vos années de jeunesse !
Edgar Morin : Effectivement ! Je commence par poser là, en réalité, les trois grandes questions, qui m’ont moi-même toujours nourries, que le grand philosophe allemand Emmanuel Kant a formulées dans sa « Critique de la raison pure », ouvrage datant de 1781, et, plus précisément encore, dans sa partie intitulée « Méthodologie transcendantale » : Que puis-je savoir ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ? Car ce que je tente de faire en définitive là, c’est, plus profondément encore, saisir le sens de la vie. Et ce, afin de mieux comprendre l’aventure, au cours de ces trente-cinq dernières années, de l’élaboration des six volumes qui constituent ce que j’appelle, justement, « La Méthode ».
Une Œuvre-Vie
D.S.S. : « La Méthode », c’est là, précisément, votre grande œuvre : une œuvre-vie destinée notamment à mieux penser, dans toute sa complexité, le monde moderne et contemporain !
E.M. : Exact ! Je compare souvent cette « méthode », dont je me suis employé à établir les fondements conceptuels, à un banian, cet arbre dont les branches, en retombant à terre, produisent d’autres racines. La « Méthode » provient de la jonction, la synthèse entre diverses et multiples expériences existentielles et intellectuelles à la fois, toutes distinctes mais néanmoins inséparables de la souche, de la racine primordiale en quelques sorte, d’où elles sont nées. Ainsi, retournant à cette image du banian, de cet arbre en perpétuelle croissance et développement sont issues de nombreuses ramifications – éducatives, sociologiques, anthropologiques, historiques, linguistiques, psychologiques, philosophiques, politiques, économiques, éthiques – permettant à ce que j’appelle la « pensée complexe », précisément, de se concrétiser et de s’épanouir.
D.S.S. : Profondément marqué par ces deux immenses cataclysmes humanitaires que furent, au XXe siècle, les deux guerres mondiales, mais rejetant également ces deux néfastes idéologies que sont, d’une part, le capitalisme sauvage, et, d’autre part, le communisme stalinien, vous avez cependant tenté de tracer chronologiquement, dans un premier temps, ce que vous nommez, dans ce chapitre toujours, la « troisième voie » : refonder la démocratie, via des réformes structurelles, en l’alliant à un nouvel humanisme !
E.M. : Oui ! J’ai d’abord rejoint les penseurs de ce que l’on appelait alors, pour mieux définir ce type d’alternative, la « troisième voie » : celle qui permettrait, idéalement, de surmonter la crise de la démocratie, tout en la sauvant, et dépasserait les dérives du capitalisme en lui substituant, à travers de profondes réformes de la société, un nouveau type d’humanisme. Une société plus humaine, en quelque sorte ! Ainsi me suis-je mis à lire, par exemple, Simone Weil, Robert Aron, Arnaud Dandieu, Emmanuel Mounier et son courant philosophique « Esprit », Auguste Detoeuf et ses « Nouveaux Cahiers ». Je lisais bien sûr, aussi, « Le Capital » de Karl Marx, que m’avait recommandé mon ami Georges Delboy. Bref, la conquête du savoir : tel était alors, effectivement, mon mobile intellectuel et ma passion existentielle tout à la fois ! Je n’étais cependant pas entièrement convaincu par cette idée de la « troisième voie », qui trouva bien vite, en moi, ses limites. Il me fallait donc me tourner, pour satisfaire ma curiosité intellectuelle, mais aussi connaître plus en profondeur la réalité de ce monde alors en crise, vers autre chose, quelques chose de plus exigeant : relier entre elles, au lieu de les séparer, les connaissances. Ce fut précisément là le point de départ de ce qui allait devenir, pour moi, « La Méthode » !
La Méthode et ses deux idées-clés
D.S.S. : Votre professeur d’histoire de la Révolution Française, Georges Lefebvre, qui fut votre premier et véritable maître à l’université, a été déterminant aussi, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, dans cette élaboration de votre idée de « La Méthode » !
E.M. : En effet ! C’est grâce à l’enseignement de Georges Lefebvre que j’ai acquis deux des idées-clés qui fonderont, quelques années après, « La Méthode ». La première pourrait se résumer ainsi : les décisions, comme les actions, n’aboutissent pas toujours aux résultats escomptés ; pis : elles peuvent même souvent déboucher sur leur contraire. Cela se vérifie notamment, hélas, dans l’écologie de l’action ! La seconde idée pourrait, quant à elle, se synthétiser de la sorte : l’historien qui étudie le passé doit lui-même se voir « historisé », pour employer un néologisme néanmoins très clair, dans son propre temps ; et ce pour une simple raison : c’est qu’il projette inconsciemment, sur l’objet considéré, les problèmes et expériences de son époque. C’est là ce qui caractérise, sans que cela ne représente pour autant une tautologie, l’observation de l’observateur !
La vie de l’esprit ou l’humanisme régénéré
D.S.S. : Ce dernier livre, « L’aventure de La Méthode », ne s’avère toutefois pas qu’une synthétique explication, y compris sur le plan personnel, de votre « Méthode ». Car, à travers ce cheminement de la vie de l’esprit, ou si l’on préfère l’esprit de la vie, il ouvre également la voie, à partir des principes de cette même « Méthode » précisément, vers une refondation de l’humanisme nouveau et à venir : ce que vous appelez, d’une formule dont la concision n’a d’égale que sa limpidité, « l’humanisme régénéré » !
E.M. : Oui ! La problématique majeure, chez l’être humain, réside en ceci : savoir dialectiser, pour utiliser un néologisme tout aussi parlant, raison et passion. Les passions sont certes les bienvenues, elles peuvent même être intenses, mais elles doivent être toujours éclairées par la raison, sinon elles nous amènent vers le délire, cet autre nom du fanatisme et donc parfois d’un fascisme qui s’ignore ou ne dit pas son nom, de ce que je nomme l’ « homo demens ». En d’autres termes, la raison doit être non pas froide, mais sensible. L’homme ne peut guider sa vie qu’à travers une dialectique permanente, un savant équilibre, un intelligent dosage, sans cesse renouvelé, entre la passion et la raison. En résumé : pas de passion sans raison, et pas de raison sans passion ! C’est cela, précisément, l’humanisme régénéré.
D.S.S. : Tel est par ailleurs le motif pour lequel votre livre se termine par un chapitre à la fois décisif, original, novateur, inédit, sinon révolutionnaire, et porteur de nouvelles perspectives : « Pour une rationalité ouverte », s’intitule-t-il d’ailleurs !
E.M. : Exact ! Je m’y insurge, notamment, contre le rationalisme hégélien, qui a profondément influencé, parfois pour le meilleur, dans leur dose d’idéalisme, mais aussi souvent pour le pire, dans leur aspect totalitaire, les idéologies des XIXe et XXe siècles. Je pense, pour ma part et au contraire de Hegel, qu’il est indispensable d’établir un rapport indissoluble entre ce qui est réputé « rationnel » et ce qui est considéré « irrationnel ». D’autre part, si cette relation est suffisamment complexe et réfléchie, c’est la raison elle-même qui y gagne, pour ainsi dire et sans que cela ne soit redondant, sa propre rationalité. Il faut donc qu’il y ait constamment, à ce niveau-là, ouverture, conflit, coopération entre les deux termes. Bref : comme tout ce qui est vivant, la raison, critique et vigilante, se doit d’être toujours recommencée, sans cesse « auto-réorganisatrice », régénérée justement, comme je l’ai énoncé plus haut. Ainsi en appelle-t-elle toujours, idéalement, théoriquement et concrètement à la fois, à la complexité permanente : c’est cela le principe même, tant sur le plan philosophique qu’anthropologique, c’est-à-dire humain, de ma « Méthode » !
A toi donc, cher Edgar, avec toute ma gratitude intellectuelle, mon plus beau, inestimable souvenir humain et mon indéfectible, éternelle amitié !
© Daniel Salvatore Schiffer
Daniel Salvatore Schiffer : philosophe, professeur, écrivain, auteur d’une cinquantaine de livres, dont « La Philosophie d’Emmanuel Levinas – Métaphysique, esthétique, éthique » (Presses Universitaires de France), « Oscar Wilde » et « Lord Byron » (Gallimard-Folio Biographies), « Traité de la mort sublime – L’art de mourir, de Socrate à David Bowie » (Éditions Alma/Le Condottiere), directeur de plusieurs ouvrages collectifs, dont « Penser Salman Rushdie » et « Repenser le rôle de l’intellectuel » (Éditions de l’Aube-Fondation Jean Jaurès), « L’humain au centre du monde – Pour un humanisme des temps présents et à venir » (Éditions du Cerf) et « Critique de la déraison antisémite – Un enjeu de civilisation, un combat pour la paix » (Éditions Intervalles, livre dédié à Boualem Sansal).
