Tribune Juive

Dis-moi ce que tu optimises, je te dirai quelle société tu construis. Par Richard Abitbol

Pour une politique enfin lisible : des promesses sans équation au Revenu de Base Garanti

Richard Abitbol

« On ne change jamais les choses en combattant la réalité existante. Pour changer quelque chose, construisez un nouveau modèle qui rend l’ancien obsolète »

Buckminster Fuller

La politique française souffre d’un mal plus profond que l’impuissance, le déficit, la dette ou la fragmentation partisane. Elle souffre d’un défaut originel de méthode : elle refuse de poser clairement les problèmes qu’elle prétend résoudre.

En mathématiques, on dit : poser le problème. En systémique, on dit : analyser le modèle.

En simulation, on dit : construire le jumeau numérique.

En intelligence artificielle, on dit : résoudre la problématique, c’est-à-dire intégrer les trois démarches précédentes : formuler, modéliser, simuler, puis optimiser.

La politique devrait être l’art suprême de cette synthèse. Elle devrait dire : voici le problème, voici la fonction d’optimisation, voici les contraintes, voici les variables d’action, voici les effets attendus, voici les risques, voici les sacrifices, voici les bénéficiaires.

Mais elle fait trop souvent l’inverse. Elle ne pose pas le problème : elle le raconte. Elle n’analyse pas le modèle : elle produit un discours. Elle ne simule pas les effets : elle improvise sous habillage technocratique. Elle ne résout pas la problématique : elle gère la communication de son échec.

En science, on pose les problèmes pour les résoudre. En politique, on les brouille trop souvent pour survivre. Car un problème bien posé devient contrôlable, et une fonction d’optimisation clairement énoncée devient politiquement dangereuse : elle révèle immédiatement qui gagne, qui perd, qui paie, qui est protégé et qui est sacrifié.

Voilà pourquoi la politique moderne affectionne l’ambiguïté. Elle parle de « justice sociale », de « responsabilité », de « transition écologique », d’ »équilibre budgétaire », mais elle dit rarement ce qu’elle optimise réellement. Or c’est là que commence la vérité politique.

La vraie question : qu’optimisez-vous ?

La démocratie ne devrait plus se contenter de demander aux gouvernants : que promettez- vous ? Elle devrait leur demander : qu’optimisez-vous ?

Optimisez-vous le capital ou le travail ? Les stocks ou les flux ? Les métropoles ou les territoires ? Les retraités patrimoniaux ou les jeunes actifs ? La rente ou la circulation ? L’intérêt général ou la survie électorale d’un camp ?

Cas concret de l’impensé politique :

Lorsqu’un gouvernement décide simultanément de baisser la fiscalité sur les plus-values financières (flat tax) tout en réduisant les aides au logement (APL) de 5 euros, il ne met pas en œuvre une politique de « modernisation neutre ». Il applique une fonction d’optimisation précise : il maximise la rentabilité du capital disponible (le stock) tout en appliquant une contrainte d’austérité sur le revenu de subsistance des plus modestes (le flux).

Les étiquettes traditionnelles masquent ces arbitrages. Une droite peut se dire « libérale » tout en hyper-réglementant le marché du travail pour protéger les rentes acquises. Une gauche peut se dire « sociale » tout en multipliant les bureaucraties infantilisantes pour les plus précaires.

La vérité d’un pouvoir n’est jamais dans son programme, elle est dans ses arbitrages. Comme l’analyse financière lit la vérité d’une entreprise dans ses comptes de résultat, l’analyse opérationnelle du politique devrait lire la vérité d’un gouvernement dans l’orientation de ses flux fiscaux et normatifs.

L’optimisation a posteriori : peindre la cible autour de la flèche

Dès qu’une fonction objective est énoncée, le décideur devient comptable de ses choix. S’il affirme vouloir maximiser le pouvoir d’achat ou restaurer la souveraineté industrielle, l’échec devient mesurable. Le brouillard sémantique est donc une stratégie d’assurance.

Le politique s’adonne souvent à une « optimisation rétrospective ». Une fois la décision prise et le résultat produit, il réécrit publiquement l’équation pour démontrer que ce résultat était exactement celui recherché, ou le seul possible face aux « contraintes ».

L’exemple du CICE (Crédit d’Impôt pour la Compétitivité et l’Emploi) :

En 2013, la promesse (l’objectif affiché) était la création d’un million d’emplois. Quelques années plus tard, face à l’absence de ces créations massives, le discours officiel a muté : il s’agissait finalement de « restaurer les marges des entreprises » pour leur survie. La cible a été repeinte autour de la flèche.

Ce bruit perpétuel offre deux avantages au pouvoir : la dissolution de la responsabilité (l’échec est dilué dans la conjoncture) et l’illusion des coalitions (le flou permet à des groupes aux intérêts contradictoires de croire que le modèle travaille pour eux).

Le mensonge du sacrifice sans destination

C’est dans ce brouillard que prospère l’injonction : « il faut faire des sacrifices ». Mais un sacrifice politique ne veut rien dire si l’on ne précise pas : Qui sacrifie ? Pour qui ? Pour optimiser quoi ?

Cas concret de la réforme des retraites :

Demander aux Français de travailler deux ans de plus (recul de l’âge légal) est présenté comme un « sacrifice nécessaire pour sauver le système ». Mais pour sauver quelle optimisation ? Si l’on refuse de mettre à contribution les patrimoines ou de taxer les superprofits, le sacrifice n’est pas réparti. On demande un sacrifice sur le temps de vie (le flux d’existence des travailleurs, notamment les plus usés) pour protéger intacts les équilibres fiscaux des plus aisés (le stock).

Prenons l’exemple de l’impôt. Ajouter une tranche d’impôt sur le revenu à 70 % serait perçu comme confiscatoire. Et à juste titre : cela frapperait le revenu, donc le flux de l’effort, disant implicitement à celui qui produit : plus vous créez, plus l’État vous punit.

Mais si l’on change de modèle : nous garantissons à chacun un flux vital minimal et, en contrepartie, nous faisons porter l’effort sur la richesse réellement disponible (le patrimoine, les rentes) une fois les besoins fondamentaux couverts.

Le sacrifice ne devient légitime que lorsqu’il s’inscrit dans une équation sociale claire et équitable.

Stocks ou flux : le choix décisif

La France doit répondre à une question fondatrice : une société doit-elle optimiser les stocks ou les flux ?

Le système actuel est une machine à optimiser les stocks : patrimoines accumulés, droits acquis, rentes immobilières. Mais une société vivante se mesure à ce qui y circule : revenu disponible, capacité à se loger, à entreprendre, à prendre un risque, à se relancer après un échec.

La crise du logement, symptôme du triomphe des stocks :

Aujourd’hui, un couple de jeunes actifs (le flux) peinera à louer un T3 en zone tendue, étranglé par les garanties exigées et les loyers exorbitants, même avec deux CDI. En face, un propriétaire multipropriétaire bénéficiera d’abattements fiscaux sur ses locations meublées touristiques (le stock). La société étouffe la force de travail au profit de la rente.

Lorsque le flux se tarit en bas et au milieu, la société se nécrose. Le déclassement devient une angoisse collective. Or, notre État social ne sécurise pas le flux, il administre la pauvreté. Il corrige, compense, vérifie, suspecte. Il enferme dans des trappes à aides plutôt que d’émanciper.

Le RBG : une nouvelle fonction d’optimisation

C’est ici que le Revenu de Base Garanti (RBG) prend tout son sens. Il ne s’agit pas d’une allocation compassionnelle de plus, mais d’une nouvelle fonction d’optimisation du contrat social.

Il pose une contrainte systémique : la société garantit à chacun un flux vital minimal. En dessous d’un seuil défini, le revenu est complété. Au-dessus, il ne l’est pas, et tout euro gagné par le travail vient s’ajouter à ce socle.

Trois cas d’usage du Revenu de Base Garanti :

  1. La mère isolée à temps partiel : Aujourd’hui, si elle accepte quelques heures de travail supplémentaires, elle risque de franchir un seuil qui lui fera perdre certaines aides de la CAF, réduisant son pouvoir d’achat final (« l’effet de seuil »). Le RBG lisse l’équation : son socle est garanti, chaque heure travaillée augmente mécaniquement et lisiblement son reste-à-vivre.
  2. Le jeune entrepreneur ou l’artisan : Un jeune souhaite créer une entreprise artisanale ou lancer un projet agricole. Le risque d’échouer et de se retrouver à zéro le terrorise, le poussant vers un « bullshit job » sécurisant mais inutile. Le RBG agit comme un capital-risque citoyen : le filet de sécurité existentiel est là, débloquant l’audace et l’innovation entrepreneuriale.
  3. Le salarié usé : Un travailleur en burn-out ou exposé à des conditions toxiques n’ose pas démissionner par peur de la précarité immédiate. Le RBG lui redonne un pouvoir de négociation réel face à l’employeur. Il peut dire « non » ou exiger de meilleures conditions, forçant le marché du travail à revaloriser les emplois pénibles.

Là où l’État social actuel soupçonne et punit, le RBG restaure la confiance. Il ne dit pas « chacun recevra tout sans effort ». Il dit : nul ne doit être abandonné sous le seuil de dignité, et le travail paiera toujours.

Vers une démocratie des équations

La conséquence de cette réflexion est majeure : une démocratie adulte ne devrait plus élire des récits, mais choisir entre des trajectoires mathématiquement assumées.

Les partis ne devraient plus déposer de vagues « programmes », mais exposer leurs équations :

Cela ne tuerait pas l’idéologie, cela la rendrait honnête. La droite assumerait publiquement de privilégier la liberté du capital ; la gauche assumerait ses impératifs de redistribution. L’élection deviendrait une confrontation publique de modèles systémiques.

La France ne manque pas de réformes, elle manque d’une équation sincère. Depuis des décennies, elle promet simultanément moins d’impôts, plus de services, moins de dette et aucune contrainte. C’est mathématiquement impossible.

Le Revenu de Base Garanti n’est pas une utopie, c’est une équation politique enfin posée. Ce n’est pas l’assistanat, c’est la fin de la pénalisation du travail. Il répond à la question la plus urgente de notre époque, celle qui départagera l’effondrement ou la relance de notre cohésion :

Voulons-nous optimiser la conservation d’une société figée dans ses stocks, ou la circulation d’une société rendue à la vie ?

Richard Abitbol

Président d’honneur de la Confédération Juifs de France et Amis d’Israël CJFAI, Conseil en relations internationales Conseils en stratégie de développements e

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