Tribune Juive

Erri De Luca ou la solitude des hommes libres. Par Sarah Cattan

Depuis le 7 octobre, beaucoup de Juifs ont découvert une forme de solitude qu’ils n’imaginaient pas: ils savaient que l’antisémitisme existait, connaissaient l’histoire, avaient lu… Mais ils n’avaient pas prévu ce basculement-là : voir des évidences devenir controversées, des massacres relativisés, des amis se taire, des intellectuels « expliquer » ce qu’ils auraient dû d’abord condamner.

Cette solitude est devenue l’une des expériences morales de notre époque.

C’est pourquoi certaines voix comptent tant, non parce qu’elles nous donnent raison, mais parce qu’elles montrent que la raison n’a pas entièrement déserté le débat public.

Parmi ces voix, celle d’Erri De Luca mérite une attention particulière.

Pas seulement parce que l’auteur d’Aller Simple et des Poissons ne ferment pas les yeux est l’un des plus grands écrivains italiens vivants, pas seulement parce que son œuvre est l’une des plus importantes qu’ait produites l’Europe contemporaine, mais parce qu’il appartient précisément au monde dont il conteste aujourd’hui les réflexes, ce que précisément il fait via une interview accordée à Israël Hayom.

Erri De Luca n’est pas un homme de droite découvrant soudain Israël, il n’est pas un militant pro-israélien de circonstance: il vient de cette gauche européenne qui fut longtemps sa famille intellectuelle, et c’est depuis cet endroit qu’il ose dire ce que beaucoup n’osent plus dire: que le sionisme n’est pas une injure, que le mot n’a pas été inventé pour opprimer mais pour désigner le droit d’un peuple à retrouver sa souveraineté, que transformer ce terme en marque infamante constitue moins une analyse politique qu’une régression intellectuelle.

Si aujourd’hui à lui seul ce rappel ressemble aujourd’hui à un acte de résistance, c’est que nous assistons depuis des mois à un étrange phénomène: des mots autrefois précis sont devenus des armes, ils ne servent plus à comprendre mais à condamner:

« Sioniste » n’est plus un concept historique, « Génocide » n’est plus une qualification juridique, « colonialisme » n’est plus une catégorie d’analyse: ces mots sont devenus des verdicts. Ils dispensent de penser, ils permettent de ne plus regarder les faits, ils remplacent l’enquête par l’accusation.

Erri De Luca refuse ce glissement. Lorsqu’il récuse l’usage du mot « génocide », il ne nie pas la souffrance des Gazaouis, il refuse autre chose : l’abandon de la vérité au profit de l’incantation, il rappelle qu’il existe une différence entre une tragédie et un projet d’extermination, entre les conséquences effroyables d’une guerre et la volonté méthodique d’anéantir un peuple.

Cette distinction, qui devrait être la condition minimale d’un débat honnête, est devenue un motif d’ostracisme.

Mais c’est sans doute sur le 7 octobre que sa parole prend toute sa portée. Car ce qui s’est joué ce jour-là dépasse le seul conflit israélo-palestinien. Le massacre a été suivi d’un phénomène sidérant : la difficulté d’une partie de l’Occident à regarder le crime en face, comme si certains avaient besoin que les victimes soient imparfaites pour mériter leur compassion, comme si l’existence même d’Israël interdisait aux Juifs le droit à l’évidence, comme si le meurtre de masse devait toujours être replacé dans un contexte avant d’être reconnu pour ce qu’il est.

Erri De Luca refuse cette gymnastique morale : il parle de cruauté organisée, de violence pensée, de quelque chose qui oblige à sortir des réflexes idéologiques, et c’est précisément cela qui le rend précieux.

Non parce qu’il parle d’Israël, mais parce qu’il parle encore librement.

La question posée par son intervention dépasse largement le Proche-Orient: elle concerne l’Europe. Elle concerne nos démocraties. Elle concerne notre capacité collective à résister aux conformismes de notre temps.

On a beaucoup parlé de la solitude d’Israël, de la solitude des Juifs. Mais peut-être existe-t-il une solitude plus vaste encore : la solitude de ceux qui refusent de mentir, celle de ceux qui refusent de suivre leur camp lorsqu’il s’égare, de ceux qui préfèrent perdre des amis plutôt que perdre leur liberté intérieure.

Cette solitude-là, Erri De Luca la connaît depuis longtemps, et peut-être est-ce pour cela que sa voix porte si loin : elle nous rappelle quelque chose que notre époque tend à oublier : les civilisations ne meurent pas seulement lorsqu’elles cessent de se défendre, elles meurent lorsqu’elles cessent de distinguer le vrai du faux, lorsqu’elles demandent aux intellectuels de choisir un camp avant de chercher la vérité.

La parole d’Erri De Luca compte parce qu’elle dit quelque chose d’Israël mais surtout parce qu’elle dit quelque chose de l’Europe, et parce que, au milieu du vacarme, elle nous rappelle que les hommes libres existent encore.

Tant qu’ils existent, nous ne sommes jamais tout à fait seuls.

© Sarah Cattan

Quitter la version mobile