Je dois, ce soir, enfin affronter quelque chose que je n’ai pas envie d’affronter. Je dois parler d’un sujet dont le seul fait de commencer à y penser me fait mal, très mal. J’aurais voulu ne jamais avoir à affronter ça mais le déni, sur déjà plusieurs années, ne peut me mener à rien. Alors, autant en parler, le plus simplement et le plus candidement du monde, parce que je ne sais pas quoi faire d’autre.
Je dois, pour poser le contexte, parler un peu plus en détail de mon passé et de mon année de service national. Après une Préparation Militaire Supérieure (PMS) en juillet 1999 à l’Ecole des Officiers De Réserve de l’Armée de l’air « Commandant Max Guedj » à Evreux, j’ai été admis comme Elève-Officier de Réserve (EOR) en juin 2000. C’était la toute dernière promotion des EOR de l’Armée de l’air. A l’issue de la cérémonie de la Présentation au Drapeau, nous sommes restés en place pour une seconde cérémonie. Le drapeau de l’EORAA 00.306 « Commandant Max Guedj » a été cérémonieusement roulé et remis au Général de Brigade Aérienne Sylvestre de Sacy qui commandait à l’époque le SHAA, Service Historique de l’Armée de l’air.
Devenu Aspirant, parce que je suis bilingue anglais à s’y méprendre sur mes origines, j’ai ensuite été affecté comme Aide de Camp du Général de Corps d’Armée qui commandait l’Etat-Major Interarmées de Planification Opérationnelle, sur la BA 110 de Creil. Mon général n’étant pas encore arrivé, lors de ma première semaine à Creil, j’ai été placé dans le service OTAN de l’EMIAPO. Dès le premier jour, en allant au Mess pour déjeuner, un officier supérieur très sympathique, au regard très avenant et très ouvert, très encourageant et désireux de m’aider à trouver ma place me prit en quelque sorte sous son aile. Il était Lieutenant-Colonel de Cavalerie, grand, sec, impeccable dans tous les détails d’uniforme, avec beaucoup d’humour et une autorité naturelle qui en imposait autant à moi qu’à ses collègues. Lors du déplacement à pied vers le Mess, ce Lieutenant-Colonel me dit qu’il avait fait son service militaire comme Aspirant, comme moi, et avait ensuite passé le concours de Saint-Cyr pour devenir officier de carrière. Il m’encouragea à ne pas me laisser marcher sur les pieds en raison de mon appartenance au contingent et m’offrit son soutien en cas de besoin.
Il était brillant, d’une rare intelligence, d’une élocution merveilleuse, sachant manier l’humour, autant que le verbe potache, que l’érudition historique avec une rare efficacité. Tout en étant un homme très abordable, très sympathique, très encourageant. Le genre d’officier qui vous tire vers le haut par son exemple et ses encouragements. Il parlait anglais mieux que moi et, en France, c’est rare. Sa mère était néo-zélandaise. L’un de ses frères était officier dans l’armée néo-zélandaise. Passionné d’histoire, il était capable d’appliquer l’histoire à ce qu’il analysait et voyait dans son métier d’officier planificateur et il le partageait largement. Il m’a énormément encouragé à étudier l’histoire et, à l’écouter, l’histoire était absolument passionnante et révélatrice. J’ai fait, comme aide de camp d’un général, plusieurs voyages à l’étranger auxquels ce Lieutenant-Colonel, puis Colonel a participé. En Allemagne, en Belgique, en Hollande, en Italie, auprès de l’OTAN, en Tunisie, au Qatar et notamment au Kosovo ou j’ai remarqué qu’il aimait aller parler avec les simples soldats pour prendre la température du terrain. Cerise sur le gâteau, pour moi, il était Protestant, lecteur de la Bible.
Il a fini par organiser un « Staff Ride », c’est à dire un exercice d’Etat-Major où un Etat-Major va étudier une bataille pour en tirer des leçons. Il choisit le débarquement de Normandie et me choisit comme assistant d’organisation. Grâce à lui, j’ai accompagné l’EMIAPO sur les plages de Normandie et plusieurs officiers, dont lui-même, ont rivalisé d’intelligence pour analyser comme le débarquement de Normandie a été planifié et exécuté. Après la fin de mon service militaire, signe de l’estime qu’il me portait, alors que je n’étais qu’un jeune aspirant du contingent un peu maladroit et gauche, je fus invité à sa prise de commandement, lorsqu’il est devenu chef de corps du 1er Régiment Etranger de Cavalerie, alors à Orange.
J’avais, et j’ai toujours, un profond respect, une profonde admiration et un affection certaine pour l’un des hommes et officiers les plus brillants, les plus sympathiques, les plus humains, les plus exemplaires que j’ai pu connaître. Je suis resté en contact avec lui pendant quelques années, avant qu’on se perde de vue. Il était toujours étonné de l’impact qu’il a eu sur moi et me remerciait chaleureusement de mon respect à son égard. Il est devenu, par la suite officier général et a terminé sa carrière comme Général de Corps d’Armée, vice-chef d’Etat-Major du SHAPE, le grand commandement de l’OTAN en Europe.
C’est le Général de Corps d’Armée Michel Yakovleff.
Il est, hélas, devenu célèbre dans les médias pour son opposition farouche à Israël. Avec, je suis forcé de le reconnaître, des propos, des mimiques, des intonations qui révèlent un mépris profond pour non seulement les méthodes israéliennes mais aussi la légitimité d’Israël.
Et je ne comprends pas. Littéralement. Je ne comprends pas l’enchainement logique, la structure raisonnée qui lui fait prendre ces positions, ces intonations, et qui lui fait afficher autant de mépris foncier pour Israël.
Je ne peux pas me résoudre à la facilité de le qualifier d’antisémite. Il connait trop l’histoire, il a trop de capacités intellectuelles, il est trop humain, il est trop brillant, il est trop admirable à tous égards pour que je me contente de le qualifier d’antisémite. Ou alors, il faut que je me fasse à l’idée qu’aucune forme de qualité humaine, qu’aucune forme d’intelligence, qu’aucune forme d’érudition et de capacité d’analyse de très haut niveau ne protège les humains contre ce cancer moral et intellectuel de l’antisémitisme. Et dans le cas de « mon » général Yakovleff, je n’y parviens pas. Tout ce que j’arrive à dire, c’est que je ne comprends pas. Je ne sais pas comment il en arrive à cette attitude véhémente et ces convictions d’écoeurement (ce sont ses mots) envers Israël . J’ai essayé, il y a quelques années, de reprendre contact avec lui, avant de le voir manifester autant de mépris (j’ai du mal à dire haine!) pour Israël. Sans succès.
J’ai le coeur véritablement serré et les larmes au bord des yeux en écrivant ce texte. Avec mon père et mes frères, le général Yakovleff est certainement l’homme que j’ai le plus admiré dans ma vie. Mes collègues au travail m’ont même fait remarquer que lorsque nous parcourons la centaine de mètres vers le restaurant d’entreprise, je marche les mains jointes dans le dos, un « tic » que j’ai pris en cotôyant le général Yakovleff qui marchait comme cela à Creil.
J’avais 24 ans quand je l’ai connu. J’en ai aujourd’hui 50. Je suis vraisemblablement à l’âge où on réalise que les modèles qu’on a pu avoir quand on se construisait en tant qu’homme sont faillibles, ont des limites, commettent des erreurs, parfois même très graves. Et dans le processus de construction d’un homme, il faut atteindre cette étape et réussir cette épreuve de s’affranchir des exemples que l’on croyait sûrs, fermes, inébranlables. Il faut accepter et encaisser que son père tant admiré n’est qu’un homme, que ses frères tant aimés ne sont que des hommes, qu’un mentor militaire n’est qu’un homme avec leurs failles, leurs échecs, leurs incohérences, leurs fautes. Tous, sans exception.
J’étais prévenu pourtant: « car tous ont péché et n’atteignent pas à la gloire de Dieu » dit Paul dans l’Epître aux Romains. Et depuis plusieurs années, je clame que l’égalité en droit des sociétés occidentales est inspiré par ce principe que les humains sont tous au même niveau lamentable face à Dieu.
Mais il fallait certainement aussi que je comprenne, le plus frontalement du monde le premier des 613 mitzvot et le premier de ce qu’on appelle les Dix Commandements: « Tu n’auras point d’autres dieux devant ma face ». Je l’admets ce soir, j’avais conservé, quelque part dans mon crâne, un piédestal sur lequel j’avais placé le Général Yakovleff. Je n’aurais jamais cru ou pensé que l’idolâtrie puisse prendre cette forme. Mais ce qu’on met sur un piédestal est forcément une idole.
Sans haine, sans véhémence et sans rien retirer de la gratitude, du respect et de l’estime que j’ai eu, dans le passé, pour l’homme et l’officier, ce piédestal est désormais détruit et l’idole est face contre terre.
Il fallait que ce soit dit et écrit. C’est douloureux. Mais c’est fait.
© Pug
Nations pour Israël
Surnommé Pug, Timothée Larribau a cofondé en 2014 « Nations pour Israël », une initiative de non-juifs pour défendre Israël contre la haine antisioniste et participer à la lutte contre l’antisémitisme. Il publie de nombreux articles sur internet et intervient parfois dans des conférences ou des médias pour défendre Israël et le peuple juif.
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À propos de Nations pour Israël
Créée en Juillet 2014 pendant l’offensive médiatique antisémite contre Israël à l’occasion de l’opération Bordure Protectrice, notre page s’appelait « Ces Goys qui Défendent Israël » dont nous assumons toujours le nom. Depuis lors, nous tentons de réveiller les Goys, c’est à dire les « Nations », comme le judaïsme appelle les autres peuples du monde, du cancer antisémite qui a poussé à tant de haine et de ravages dans l’histoire, par une simple et ouverte étude des faits, tant historiques que d’actualité, sur la légitimité d’Israël dans le conflit qui oppose l’Etat Juif au nationalisme arabe hérité des théories fascistes des années 20 et soutenu par le Nazisme puis le Communisme contre la vérité, la démocratie et la liberté. Goys, nations du monde qui soutiennent Israël, rejoignez-nous et montrons que nous sommes capables de davantage d’amour envers les Juifs que nous n’avons été capables de haine!
