Tribune Juive

La leçon de vie de Raphaël Arvas. Par David Germon

‌‌J’ai rencontré un grand homme du peuple d’Israël

La leçon de vie de Raphaël Arvas

Ce matin, je me suis rendu au cimetière militaire de Holon pour l’azkara de Saadia Yaacov Dery זצ »ל, le fils de la cousine de mon épouse.

Comme à chaque fois que l’on entre dans un cimetière militaire israélien, on ressent quelque chose de particulier. Le silence. Les drapeaux. Les familles venues se recueillir. Les rangées de tombes qui racontent à elles seules une partie de l’histoire de notre pays.

C’est là que j’ai rencontré Raphaël Arvas.

Je connaissais son histoire. Beaucoup d’Israéliens la connaissent.

Mais il y a une différence entre connaître une histoire et rencontrer l’homme qui la porte.

Quelques heures plus tard, j’ai retrouvé un film publié cette semaine à son sujet. Puis j’ai entendu le court discours qu’il avait prononcé dans un avion en direction d’Eilat.

En réunissant ces deux témoignages, j’ai compris pourquoi cet homme m’avait autant marqué.

Dans l’avion, alors que les passagers s’attendaient aux annonces habituelles, Raphaël a pris le micro.

Il a dit :

« Bonjour à tous. Je ne suis pas pilote. Je suis le père de Shay. Depuis le début de la guerre, 948 soldats sont tombés au combat, des milliers de blessés et de traumatisés portent les cicatrices de cette guerre. Aujourd’hui, je suis en route vers le 948e enterrement. Oui, vous avez bien entendu : le 948e enterrement. J’ai déjà participé à 307 funérailles en Israël. Et je ne demande qu’une seule chose : Soyez de bonnes personnes. Soyez bons les uns envers les autres. Il n’y a ni droite ni gauche. Il n’y a ni religieux ni laïcs. Laissez chacun choisir son propre chemin. Mais soyez de bonnes personnes les uns envers les autres. Vraiment.

C’est pour cela que nos combattants se battent. Je vous souhaite un agréable vol. Et je vous souhaite tout le bien du monde ».

Pour comprendre le poids de ces mots, il faut connaître l’histoire de son fils.

Shay Arvas

Shay Arvas avait vingt ans. Il était secouriste de combat dans la brigade Givati et le plus jeune de cinq enfants. Dans le film, plusieurs personnes racontent le même trait de caractère : Shay cherchait toujours à aider. Il s’était lié d’amitié avec Aviva, une survivante de la Shoah âgée de quatre-vingts ans. Malgré les soixante années qui les séparaient, ils étaient devenus très proches. Il rendait visite aux personnes âgées, portait leurs courses et consacrait une partie de son temps à ceux qui avaient besoin d’aide.

Puis la guerre est arrivée. Le 27 octobre 2023, Shay entre dans Gaza avec son unité. Le 31 octobre, un missile antichar frappe un Namer transportant des soldats de Givati. Onze combattants tombent ensemble. Un seul survivra. Shay fait partie des morts.

Le film rapporte également un détail troublant. Raphaël raconte qu’avant même le début de la guerre, il était habité par une inquiétude permanente concernant son fils. À un moment, il est même descendu mesurer l’espace disponible sous son immeuble pour savoir où pourrait être installée une tente de deuil. Lorsqu’il en parle aujourd’hui encore, il semble lui-même ne pas comprendre ce pressentiment.

Puis est arrivé le matin du 31 octobre.

Vers 10h45, quelqu’un frappe à la porte. Des officiers de Tsahal. Sa femme pense qu’ils se sont trompés d’adresse. Lui dira plus tard qu’il savait déjà. Que lorsqu’il a vu les officiers, le temps s’est arrêté. Que sa vie d’avant s’est terminée à cet instant précis.

La plupart des hommes auraient consacré le reste de leur existence à porter leur propre douleur. Raphaël a choisi autre chose. Le cimetière militaire de Holon est devenu une partie de sa vie. Dans le film, il explique que la parcelle 10 n’est plus seulement un lieu d’enterrement. C’est devenu son deuxième foyer. Il s’y rend souvent, allume des bougies et marche parmi les tombes pour rester proche de son fils.

Mais ce qui frappe le plus n’est pas sa douleur. C’est ce qu’il a décidé d’en faire. Depuis la mort de Shay, Raphaël parcourt Israël pour soutenir les familles endeuillées. Il tient un carnet dans lequel il note leurs noms, leurs histoires, leur situation familiale, le nombre de frères et sœurs, les détails qui rendent chaque famille unique. Plus de huit cents familles y figurent déjà.

Il visite des maisons de deuil. Il participe à des cérémonies commémoratives. Il distribue des milliers de bracelets du souvenir. Il aide les familles qui viennent d’entrer dans une réalité qu’il connaît trop bien.

Dans le film, on apprend qu’il a même créé un espace d’accueil au sein du cimetière pour soutenir les proches des soldats tombés. Lors d’un Yom Hazikaron, il y est resté douze heures et a distribué trois mille glaces aux visiteurs.

Une famille l’a surnommé « l’ange » après l’avoir vu arriver dans sa souccat avelim alors que son installation n’était même pas terminée.

Dans le téléphone de Shay, la famille a retrouvé quelques mots : « Soyez dans la joie. Répandez le bien dans le monde ».

Ces quelques lignes sont devenues le fil conducteur de la vie de son père. Vers la fin du film, Raphaël prononce une phrase qui résume peut-être tout son message : « Quand on ramasse les douilles après un combat, il n’y a aucune différence entre elles. Religieux, laïcs, haredim, tout le monde était ensemble. Le sang est le même sang. Ils ont combattu et sont tombés épaule contre épaule ».

C’est sans doute pour cela que ses paroles dans l’avion ont touché tant de monde. Parce qu’elles ne viennent ni d’un homme politique, ni d’un commentateur, ni d’un spécialiste de l’unité nationale. Elles viennent d’un père qui a enterré son fils. Un père qui a participé à des centaines de funérailles. Un père qui passe désormais son temps à consoler les autres.

En quittant le cimetière militaire de Holon ce matin, je me suis dit que les véritables géants d’Israël ne sont pas toujours ceux dont les noms remplissent les journaux. Parfois, ce sont des hommes qui portent une douleur immense et qui trouvent malgré tout la force de penser aux autres. Raphaël Arvas est l’un de ces hommes.

Et son message tient en quelques mots : Soyons de bonnes personnes les uns envers les autres. Vraiment.

© David Germon

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