Tribune Juive

Comment ne pas devenir antisémite ? Par Charles Rojzman

Comment ne pas devenir antisémite ?

La question paraîtra scandaleuse. Elle devrait pourtant être posée.

Car enfin, à écouter certains médias, à parcourir les réseaux sociaux, à lire les commentaires qui s’accumulent sous chaque article consacré au Moyen-Orient, tout semble concourir à une même conclusion : Israël serait aujourd’hui la principale menace contre la paix mondiale, le principal foyer d’injustice de la planète, la source presque universelle des désordres contemporains.

Chaque jour apporte sa ration d’images, d’accusations, d’indignations et de condamnations. Chaque jour confirme le récit d’un État dont les soldats seraient mus par la cruauté, les dirigeants par la soif de domination et les citoyens par une indifférence coupable à la souffrance d’autrui.

À la longue, comment résister ?

Comment ne pas finir par croire qu’il existe effectivement quelque chose de particulier chez ce peuple, chez cet État, chez ceux qui le soutiennent ?

Comment ne pas glisser insensiblement de la critique d’un gouvernement à la suspicion d’une nation, puis d’une nation à celle des hommes et des femmes qui lui sont associés, de près ou de loin ?

Car telle est la force des propagandes modernes : elles ne demandent jamais que l’on déteste d’emblée. Elles demandent seulement que l’on simplifie. Que l’on oublie. Que l’on cesse de distinguer.

Elles n’exigent pas que l’on devienne antisémite.

Elles créent simplement les conditions intellectuelles, morales et émotionnelles qui rendent l’antisémitisme de nouveau pensable.

À partir de là, tout devient plus facile.

À lire les commentaires sous les articles, à errer dans les égouts numériques des réseaux sociaux ou à écouter certains médias dont la mission semble désormais moins d’informer que d’excommunier, on finit par croire qu’Israël est devenu le Satan géopolitique de notre temps. Une nation démoniaque, une anomalie morale, un pays dont chaque geste serait un crime et chaque respiration une provocation.

Les soldats israéliens y apparaissent comme des brutes nées pour humilier, frapper, tuer. Les Palestiniens comme des innocents perpétuels, privés d’histoire, de responsabilité, de choix et même parfois de volonté propre. Quant aux organisations armées qui les gouvernent ou parlent en leur nom, elles disparaissent derrière le voile commode de la résistance. Les roquettes deviennent des cris de détresse. Les massacres se dissolvent dans la sociologie. Les pogroms modernes sont requalifiés en actes de désespoir.

La guerre contre Gaza n’aurait pas eu de cause. Celle contre le Hezbollah n’aurait pas eu d’antécédent. Les frappes contre les supplétifs de l’Iran relèveraient d’une folie expansionniste. Quant à la République islamique elle-même, régime théocratique qui finance, arme et entretient des mouvements dont la vocation déclarée est la destruction d’Israël, elle est souvent présentée comme une puissance offensée, presque vertueuse, victime d’une hostilité incompréhensible.

L’histoire a disparu.

On ne voit plus les décennies de guerres, les refus successifs de compromis, les appels à l’éradication, les attentats, les massacres, les prises d’otages. Tout cela s’efface derrière une image unique : celle du Juif redevenu coupable.

Non plus le Juif des caricatures de jadis, celui des affiches antisémites, des pamphlets et des ligues. Nous sommes trop civilisés pour cela, nous dit-on. Trop éduqués. Trop vaccinés contre les horreurs du passé.

Alors nous avons changé les mots.

Nous parlons désormais de réseaux. D’influences. De finance. De médias. De lobbies. Nous évoquons les Rothschild avec les mêmes frissons que nos arrière-grands-parents. Nous prononçons certains noms avec cette jubilation mauvaise que l’on réserve aux coupables désignés d’avance. Un Darmon. Un Bruel. Un autre encore. Peu importe parfois ce qu’ils ont dit ou fait. Leur seule existence semble constituer une preuve.

Le vieil imaginaire européen n’est pas mort.

Il s’est simplement maquillé en vertu.

Il a appris le langage des droits de l’homme. Il fréquente les universités. Il signe des pétitions. Il parle au nom des opprimés. Il se croit du côté du Bien. C’est sa force. Et son danger.

Le phénomène est d’autant plus troublant qu’il n’épargne pas les Juifs eux-mêmes.

Nombre de Juifs européens ou américains participent aujourd’hui à cette entreprise de délégitimation systématique d’Israël. Certains le font sincèrement, au nom d’une fidélité exigeante à des principes universalistes qu’ils considèrent constitutifs de leur héritage. D’autres adhèrent pleinement à des idéologies pour lesquelles l’État-nation est devenu suspect et où Israël apparaît comme la survivance d’un modèle historique à dépasser. D’autres enfin, plus discrètement, sentent qu’il existe désormais un prix social, professionnel ou symbolique à payer pour quiconque refuse de se joindre au chœur des accusateurs.

Dans certains universités, dans certains médias, dans certains milieux artistiques ou intellectuels, la dénonciation d’Israël est devenue une marque de respectabilité morale. On y gagne parfois une forme de tranquillité. On évite d’être soi-même désigné. On hurle avec les loups dans l’espoir de ne pas être dévoré par eux.

Mais l’histoire européenne enseigne une leçon plus cruelle. Les mécanismes de stigmatisation collective finissent rarement par s’arrêter à ceux qui les ont accompagnés. Ceux qui pensent se protéger en participant à la désignation du coupable découvrent souvent trop tard que la logique accusatrice ne connaît pas de limite stable. À leurs corps défendant, ceux qui ont contribué à séparer le « bon Juif » du « mauvais Juif », le Juif acceptable du Juif inacceptable, peuvent finir eux-mêmes par être rattrapés par le mouvement qu’ils croyaient maîtriser.

Car l’antisémitisme contemporain ne ressemble plus toujours à celui des années trente. Il est souvent plus cultivé, plus sophistiqué, plus moralement satisfait de lui-même. Il ne dit plus nécessairement « les Juifs ». Il dit « les sionistes », « les élites », « les réseaux », « les financiers », « les soutiens d’Israël ». Les mots changent. La musique demeure.

Et cette musique est vieille.

C’est celle d’une Europe qui n’a jamais totalement pardonné aux Juifs d’avoir survécu à ce qu’elle leur avait fait subir. Une Europe qui supportait les Juifs morts avec émotion, mais qui regarde les Juifs vivants avec méfiance. Les Juifs dans les musées, les commémorations et les cimetières. Pas les Juifs armés. Pas les Juifs souverains. Pas les Juifs capables de répondre à la violence autrement que par les larmes.

Alors Israël devient l’accusé permanent d’un procès sans fin.

Quoi qu’il fasse, il est coupable. S’il se défend, il est criminel. S’il négocie, il est manipulateur. S’il gagne, il est oppresseur. S’il perd, il l’a mérité.

Et les foules numériques applaudissent.

Elles ne savent souvent presque rien du Moyen-Orient. Elles ignorent l’histoire des guerres, des idéologies, des régimes et des peuples. Mais elles savent qui haïr. C’est plus simple. Plus confortable. Plus exaltant aussi.

Car la haine procure une innocence immédiate.

On se sent juste lorsqu’on désigne un monstre.

Le problème est que les monstres imaginaires finissent toujours par produire des victimes bien réelles.

L’Europe devrait s’en souvenir. Elle a déjà parcouru ce chemin. Elle connaît l’endroit où il conduit. Mais elle préfère parfois contempler son reflet dans le miroir de sa vertu plutôt que reconnaître l’ombre qui revient derrière elle.

Et cette ombre porte un nom ancien.

Un nom que beaucoup croient avoir oublié alors même qu’ils recommencent à le prononcer sans le savoir.

© Charles Rojzman

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