Donc, oui, on ne rit plus. Pourtant, il y a, ou plutôt il y avait, une blague juive à propos de Deauville. De celles que seuls des Juifs sont autorisés à raconter, et, en général, réservées à des oreilles juives, sous peine d’être qualifiées d’antisémites. Ce qu’elles sont en effet, et c’est évidemment ça qui est triplement drôle : une blague juive, c’est une blague antisémite (si possible drôle), racontée par un Juif (qui rit) à des Juifs (qui rient). Si ces trois ingrédients ne sont pas réunis, ce sera non pas une blague juive, mais une blague platement antisémite.
Bref : voici la blague (juive) à propos de Deauville.
Un Président américain (n’importe lequel), pressé d’en finir avec ce conflit israélo-arabe qui l’encombre, appelle le Premier ministre israélien (n’importe lequel également), et lui intime d’un ton comminatoire :
- Bon, maintenant ça suffit : il faut rendre les territoires occupés.
Le Premier ministre israélien, qui n’en peut mais devant la colère américaine :
- Tous les territoires ?
- Tous.
Un temps. Puis :
- Même Deauville ?
Normalement, si vous êtes juif et que vous ne la connaissiez pas déjà, vous riez. Et si vous ne l’êtes pas, juif, vous riez aussi, mais un peu jaune, car que vous soyez philo ou antisémite, vous ne savez pas exactement comment prendre cette patate chaude.
Bref : ce temps béni de l’ambiguïté est terminé.
Car la blague est arrivée aux oreilles d’un abruti, n’importe lequel, d’un quartier « sensible », n’importe lequel également, sous sa forme atrophiée, qui est la suivante : il y a trop de Juifs à Deauville (à Deauville en particulier, et en France en général, et dans le monde encore plus en général…). L’abruti en question est musulman (en général) et, nouvelle parenthèse : pas nécessairement « islamiste ». Simplement musulman, et d’ailleurs – encore une parenthèse – peut-être pas si observant que ça. À ce titre, il n’est pas seul. Il est des milliers. Des centaines de milliers peut-être.
Se sentant si nombreux, il est allé hurler sa blague atrophiée sur les planches du délit, avec les centaines de milliers de « comme lui » qui voletaient, invisibles, au-dessus de sa tête comme des anges – du mal – pour le soutenir et l’encourager moralement. Il était physiquement accompagné de deux ou trois autres abrutis qui ne hurlaient pas mais n’en pensaient pas moins. L’abruti a fini sa course menotté, toujours bravache, sans doute renvoyé devant un tribunal pour menaces de mort, sans doute, d’ailleurs, aux calendes grecques.
Mais ce n’est que partie remise. On sent bien que cet abruti n’est qu’une avant-garde. L’avant-garde des futures Sections d’Assaut, à l’uniforme près. Les SA de Hitler (la reductio ad hitlerum, c’est à la fois très mal et très utile) avaient, au moins, l’uniforme impeccable. Là, l’uniforme, c’est torse nu avec les inévitables bananes en bandoulière : ça s’avachit. Et puis, tout d’un coup, une autre image surgit à force de se repasser la gesticulation de ce hurleur sans grâce : c’est celle des pogromistes hurleurs, sans grâce non plus, du 7 octobre : et on ne rit plus du tout. On frissonne.
© Julien Brünn
