
Avant le 7 octobre, et après le 7 octobre, Tribune juive publiait quasi systématiquement les oeuvres de Joann Sfar.
Ne partageant pas toujours ses positions — très « école Horvilleur » — cette manière de vouloir à tout prix maintenir un pont là où d’autres voient déjà l’effondrement du passage, et considérant que tout ne peut éternellement se résoudre dans la nuance, l’élégance du doute ou le refus du conflit, nous l’avons moins publié: peut-être lui-même n’aurait-il pas apprécié de voir ses dessins dans notre titre taxé su sceau de l’infamie, puisque « trop à droite ».
Mais précisément. Parce que nous ne sommes ni des clones ni des soldats de chapelle, parce qu’un peuple vivant est un peuple traversé de désaccords, Tribune juive refuse de se taire lorsque l’un des nôtres devient une cible.
Joann Sfar est un immense artiste. Un créateur profondément français et profondément juif.
Et il paie aujourd’hui, comme tant d’autres, le prix exorbitant de cette seconde identité devenue insupportable à certains.
Depuis le 7 octobre, il ne suffit plus à un Juif public d’être talentueux, humaniste, critique, nuancé ou même opposé au gouvernement israélien: il lui est désormais demandé davantage – se désolidariser sans cesse, se justifier en permanence, expier publiquement son lien à Israël, à son histoire, aux siens.
Et cela ne suffit jamais.
La mécanique est connue : on commence par contester une opinion, puis on délégitime une présence, puis on rend impossible une parole.
On peut débattre avec Joann Sfar, le contredire, on peut préférer d’autres voix, d’autres analyses, d’autres colères. Mais l’intimidation, les campagnes de haine, les pressions visant à faire taire ou empêcher un artiste de venir parler, dessiner, créer ou rencontrer son public sont une défaite culturelle et civique.
Marseille mérite mieux que cela. La France mérite mieux que cela.
Et les Juifs de France sont épuisés de devoir prouver, avant chaque prise de parole, qu’ils ont le droit d’exister dans le débat public.
© Sarah Cattan
