Les propos récemment tenus par Luc Ferry sur LCI ont été l’occasion d’une diatribe de Frédéric Sroussi sur Tribune juive, laquelle a suscité une bronca des amis du philosophe.
Sans m’ériger en Grand Juge, je veux revenir sur ce qui se passe et qui est si grave.
J’ai toujours tenu Luc Ferry en haute estime. Je l’ai peu à peu, outre les nombreuses qualités desquelles il faisait montre, découvert « ami d’Israël et des Juifs ».
Il n’empêche que depuis peu, certains de ses propos me restent en travers de la gorge. Lorsqu’il déclare : « Si j’étais un Palestinien de 15 ans, je haïrais les Juifs et Israël », lorsqu’il répète à l’envi sa détestation d’un Netanyahou rendu quasiment responsable de « la situation », quelque chose en moi se crispe et je brûle de le lui dire les yeux dans les yeux.
Quelque chose en moi se crispe parce que nous sommes après le 7 octobre. Parce que nous avons vu des enfants massacrés. Parce que des soldats meurent au front alors que d’autres mettent fin à leurs jours. Parce que nous avons entendu des cris de joie dans certaines rues du monde. Parce que des Juifs sont à nouveau désignés, isolés, menacés. Parce que Johann Sfar est « attendu » à Marseille. Parce que sur les Planches de Deauville le Juif est traqué. Parce que tant d’entre nous vivent désormais avec cette sommation terrible : devoir expliquer sans cesse pourquoi ils ont le droit d’exister.
Alors oui, venant d’un homme considéré comme un ami d’Israël, cette phrase choque: elle peut donner le sentiment d’une compréhension accordée à une haine qui, trop souvent, déborde largement la seule question politique pour viser les Juifs eux-mêmes.
Et pourtant.
Et pourtant, malgré mon trouble, malgré ma colère parfois, malgré ce malaise persistant, quelque chose m’empêche de franchir ce pas supplémentaire : celui qui consisterait à transformer immédiatement un désaccord — même immense — en accusation d’antisémitisme.
Car enfin, de quoi parle-t-on ? Parle-t-on d’un militant islamiste ? D’un idéologue appelant à la disparition d’Israël ? D’un compagnon de route du Hamas ?
Non. Nous parlons d’un homme qui, depuis des années, monte sur les plateaux pour défendre les Juifs lorsque tant d’autres baissent les yeux. D’un homme qui affronte Jean-Luc Mélenchon et ses ambiguïtés. D’un homme qui dénonce l’islamisme. Qui attaque les compromissions européennes. Qui rappelle régulièrement le droit d’Israël à vivre et à se défendre.
Peut-on considérer qu’il se trompe ? Bien sûr.
Peut-on juger certaines de ses analyses naïves, injustes ou dangereuses ? Oui.
Mais peut-on, honnêtement, sérieusement, décemment, faire de lui un antisémite ?
Assurément NON.
Comme si soutenir Israël imposait désormais une adhésion totale, absolue, sans la moindre interrogation possible et que la moindre réserve faisait immédiatement basculer du côté des ennemis.
Une démocratie ne fonctionne pas ainsi.
Et l’âme juive non plus: la tradition juive est celle de la dispute, du commentaire, de la contradiction, du débat sans fin.
Pas de l’excommunication instantanée.
On peut aimer Israël passionnément et s’inquiéter de certaines orientations politiques israéliennes.
On peut défendre les Juifs et considérer que certains ministres aggravent la situation diplomatique d’Israël. On peut chercher à comprendre certains mécanismes de haine sans excuser ceux qui haïssent.
Comprendre n’est pas absoudre. Analyser n’est pas légitimer. Et surtout : critiquer n’est pas nécessairement trahir.
Le traitre, l’antisémite, c’est celui qui agresse des Juifs. Celui qui les désigne comme ennemis.
Qui rêve de leur disparition. Ceux qui jubilèrent le 7 octobre. Ceux qui importent dans nos rues une haine millénaire recyclée dans le langage décolonial.
Si je comprends la colère et la blessure de ceux qui ont mal vécu certaines déclarations de Luc Ferry, et si parfois, je la partage, Si je répète à mon tour à l’envi qu’il convient de laisser nos griefs et autres inimitiés « pour après », je refuse pour autant haut et fort une société où les amis imparfaits d’Israël seraient traités comme ses ennemis.
Demain, si nous continuons, il ne restera plus grand monde pour parler. Et plus personne pour écouter.
Sarah Cattan
