Ils étaient partis vers Gaza avec des mines de conspirateurs traqués et des sacs à dos remplis de batteries externes. La Méditerranée portait doucement leurs petites embarcations humanitaires comme une vieille mère lasse transporte les illusions de ses enfants. Ils parlaient bas devant les caméras, avec cette gravité humide des gens qui rêvent déjà de leur propre arrestation.
On aurait dit une croisière organisée par des acteurs pauvres répétant une révolution qui n’aura jamais lieu.
Ils ne transportaient presque rien. Quelques cartons symboliques, des drapeaux, des médicaments en quantité dérisoire, et surtout cette marchandise infiniment plus précieuse : leur propre innocence filmée sous tous les angles.
Car la flottille moderne ne transporte pas de nourriture.
Elle transporte des images.
Tout était prêt avant même l’abordage. Les communiqués semblaient écrits d’avance. Les regards étaient déjà martyrisés. Certains militants avaient cette expression merveilleuse des gens qui attendent avec impatience leur entrée dans l’Histoire morale de l’Occident. On sentait qu’ils espéraient secrètement des soldats brutaux, des cris, des portes arrachées, quelques bleus visibles sur les poignets — enfin quelque chose qui puisse nourrir les chaînes d’information pendant quarante-huit heures.
Le pire cauchemar pour eux aurait été une interception polie.
Car alors il n’y aurait plus eu de récit.
Et sans récit, cette flottille ne serait plus qu’un groupe de militants fatigués flottant au milieu de la mer dans une odeur de gasoil et de sueur tiède.
Puis vint l’abordage.
Les commandos israéliens montèrent à bord avec cette froideur professionnelle qui déçoit toujours les amateurs d’apocalypse. Quelques cris. Des corps plaqués au sol. Des mains liées. L’inévitable vidéo d’humiliation. Rien de très glorieux, rien de très héroïque non plus. Une opération sale, brutale parfois, mais infiniment moins théâtrale que ce qu’espéraient les deux camps.
Alors commença immédiatement le vrai voyage : celui des récits.
En quelques heures, la mer Méditerranée devint un camp de torture flottant. Les réseaux sociaux accouchèrent d’humiliations sexuelles, de violences terrifiantes, de regards prédateurs, de traumatismes historiques. Les militants parlaient déjà comme des rescapés revenus des caves de la Gestapo. Chaque geste devenait une barbarie. Chaque fouille une profanation. Une simple contrainte physique prenait dans les communiqués la densité morale d’un crime contre l’humanité.
L’Occident adorait cela.
Il adore toujours cela.
Il aime les victimes suffisamment lointaines pour ne rien lui demander d’autre que des émotions. Il aime les drames simplifiés où le Bien et le Mal sont distribués comme dans les vieux films religieux espagnols. Il aime surtout pouvoir haïr sans culpabilité. Israël lui offre ce luxe extraordinaire : celui de retrouver les vieilles passions accusatrices de l’Europe tout en se croyant profondément humaniste.
Mais le plus beau vint ensuite.
Au retour.
Toujours le retour.
Cette minute tragiquement comique où les acteurs commencent à oublier leur texte.
Les blessures semblaient moins impressionnantes à la lumière du jour. Les récits changeaient légèrement selon les interviews. Certaines accusations se dissolvaient dans des formulations vagues. On découvrait soudain que les monstres avaient surtout crié, menotté, humilié, bousculé — bref qu’ils s’étaient comportés comme des soldats procédant à une interception maritime et non comme les bourreaux cosmiques annoncés pendant la traversée.
Alors surgissait immédiatement la phrase magique, la formule liturgique qui absout tout :
« Ce que nous avons vécu n’est rien comparé à ce que vivent les Palestiniens chaque jour. »
Phrase admirable.
Phrase impériale.
Phrase qui transforme instantanément toute exagération en acte de foi.
À partir de cet instant, la vérité n’a plus d’importance. Peu importe qu’on ait grossi les faits. Peu importe que certaines scènes aient été jouées avec cette gourmandise émotionnelle propre aux militants occidentaux. Peu importe même que les contradictions apparaissent. Tout devient secondaire devant la souffrance palestinienne érigée en absolu moral.
Ainsi le réel meurt doucement sous les fleurs du Bien.
Car il ne s’agit plus de comprendre un conflit, encore moins une guerre. Il s’agit de maintenir vivant un théâtre spirituel où chacun reçoit son rôle : le Palestinien crucifié, le militant compatissant, le soldat israélien sadique, la démocratie occidentale horrifiée devant son écran.
Le plus étrange est que tout le monde finit par collaborer au spectacle.
Les militants ont besoin de soldats brutaux pour exister moralement.
.Les réseaux sociaux ont besoin de larmes.
Les télévisions ont besoin de victimes photogéniques.
Et Gaza, la vraie Gaza, celle des clans, des tunnels, du Hamas, des otages, de la peur, de la corruption, de la haine et des morts réels, disparaît derrière ce gigantesque opéra de pacotille joué sur les eaux chaudes de la Méditerranée.
On ne voit plus la guerre.
On voit des acteurs cherchant désespérément un angle de caméra.
La vieille Europe décadente adore ces spectacles. Ils lui permettent de retrouver quelque chose qu’elle croyait perdu : la sensation délicieuse d’être du côté du Bien sans avoir à risquer autre chose qu’un hashtag, quelques sanglots publics et une traversée subventionnée en mer.
Charles Rojzman
