Il existe une figure récurrente dans l’histoire juive moderne : celle du Juif qui croit sauver son peuple en se plaçant contre lui, ou du moins en se tenant au-dessus de lui, comme si la distance critique devenait une preuve de supériorité morale. Ofer Bronchtein appartient à cette catégorie troublante, non pas parce qu’il aurait voulu le mal d’Israël, mais parce que son itinéraire révèle une pathologie plus profonde : celle d’une conscience juive qui ne parvient plus à aimer Israël qu’à condition de le corriger devant le tribunal du monde.
On dira qu’il fut un homme de paix. On dira qu’il fut un héritier d’Oslo, un ancien compagnon de route de l’espérance rabinienne, un militant du dialogue, un pont entre Israéliens et Palestiniens. Tout cela est vrai. Son propre Forum international pour la Paix se présente comme une plateforme de rapprochement, de coopération et de réconciliation entre les peuples israélien et palestinien. Mais toute la question est là : à quel moment le désir de paix cesse-t-il d’être une exigence politique lucide pour devenir une forme de dépossession intérieure ? À quel moment l’amour abstrait de l’humanité devient-il incapacité à regarder son propre peuple autrement qu’à travers les accusations de ses ennemis ?
Bronchtein ne fut pas simplement un militant de la paix. Il devint, dans l’espace franco-israélien, une sorte de médiateur symbolique entre la culpabilité européenne et la mauvaise conscience juive. Il parlait le langage que l’Europe aime entendre : Israël est trop dur, trop fermé, trop national, trop prisonnier de sa peur ; la reconnaissance palestinienne serait non pas la conséquence d’une paix construite, mais la condition morale préalable à toute paix. En 2025, il fut présenté comme ayant joué un rôle d’influence auprès d’Emmanuel Macron dans la reconnaissance française de l’État palestinien.
Or cette reconnaissance, venue après le 7 octobre 2023, ne pouvait pas être reçue innocemment par Israël. Elle arrivait dans un monde où le massacre avait été aussitôt recouvert par le procès d’Israël. Elle arrivait dans une séquence où l’agresseur avait réussi, par le spectacle de la guerre qu’il avait provoquée, à se repositionner comme victime centrale. Dans ce contexte, parler d’État palestinien comme si la tragédie du 7 octobre prouvait l’urgence de cette reconnaissance revenait, pour beaucoup d’Israéliens, à inverser l’ordre moral des choses.
C’est ici que surgit la question de la haine de soi. Non pas une haine vulgaire, déclarée, consciente. Bronchtein n’était pas un antisémite. Il ne faut pas caricaturer. La haine de soi dont il est question est plus subtile : c’est le besoin de se purifier de son appartenance en épousant le regard de l’autre ; c’est l’illusion qu’en condamnant les siens devant les nations, on deviendra enfin un Juif acceptable ; c’est la vieille tentation diasporique de prouver sa moralité en prenant distance avec la souveraineté juive.
Car Israël n’est pas seulement une idée morale. Israël est un peuple, une terre, une armée, des frontières, des morts, des enfants cachés dans des abris, des familles endeuillées, des soldats qui portent sur leurs épaules le poids tragique d’une histoire que les salons parisiens ne comprendront jamais. La paix n’est pas un mot magique. Elle n’est pas une posture. Elle ne se décrète pas dans les couloirs de l’Élysée ni dans les tribunes humanitaires. Elle exige un partenaire, une vérité, une mémoire, une responsabilité. Elle exige que l’on sache nommer le refus palestinien, l’endoctrinement, la glorification des martyrs, la corruption des dirigeants, la duplicité diplomatique, et surtout la persistance d’une culture politique qui n’a pas toujours accepté l’existence nationale du peuple juif.
Le drame d’Ofer Bronchtein est peut-être d’avoir continué à croire au vocabulaire d’Oslo dans un monde qui n’était plus celui d’Oslo. Il parlait encore de ponts quand les tunnels se creusaient. Il parlait encore de confiance quand la confiance avait été massacrée. Il parlait encore de reconnaissance quand Israël demandait d’abord que l’on reconnaisse son droit élémentaire à ne pas être égorgé, incendié, enlevé, délégitimé, diabolisé.
Mais il serait trop simple de le condamner comme traître. La figure est plus tragique. Bronchtein incarne l’Israélien qui a voulu être aimé par l’universel, et qui a cru que cet universel passait par la reconnaissance de la souffrance palestinienne. Il a peut-être sincèrement aimé Israël. Mais il l’a aimé comme on aime un enfant qu’on juge malade, coupable, dangereux, et que l’on veut corriger devant témoins. Or un tel amour devient vite insupportable. Car il ne console pas. Il accuse.
La haine de soi n’est pas toujours le rejet de soi. Elle peut être une forme d’amour déformé. Elle peut naître d’un excès de morale, d’un besoin de pureté, d’une incapacité à accepter la condition tragique du politique. Le Juif souverain n’est plus seulement la victime sublime de l’histoire. Il décide, il combat, il se trompe, il frappe, il se défend, il gouverne, il enterre ses morts et continue. Cette transformation est insupportable à ceux qui préféraient le Juif faible, prophétique, désarmé, moralement disponible pour les consciences occidentales.
Ofer Bronchtein aura donc été le nom d’une illusion : celle d’une paix qui croit pouvoir naître de la repentance israélienne plus que de la transformation profonde du monde palestinien. Il aura été l’homme des passerelles, mais peut-être aussi l’homme des asymétries oubliées. Il aura voulu réconcilier deux peuples, mais il aura trop souvent parlé dans une langue que l’Europe comprenait mieux qu’Israël.
Et c’est là, précisément, que le débat commence. Non dans la haine contre Bronchtein, mais dans la nécessité de dépasser ce qu’il représente : une paix sans souveraineté, une morale sans tragédie, une compassion sans discernement, une fraternité sans lucidité. Israël n’a pas besoin de haïr ceux qui le critiquent. Il a besoin de reconnaître les formes subtiles par lesquelles certains de ses enfants, croyant le sauver, finissent par le livrer au regard de ceux qui ne lui pardonnent pas d’exister.
Jérusalem et Ashdod
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Rony Akrich: Écrivain, essayiste, penseur et conférencier en Israël. Fondateur de l’Université Populaire Gratuite – Café Daat
