Tribune Juive

« L’Abandon »: Le Professeur Samuel Paty assassiné par toute une chaîne de renoncements. Par Cyril Chevrot

Je suis allé voir « L’Abandon », le film sur Samuel Paty. 

Commençons par dire que le film est magnifique de dignité, de justesse, de nuance, de compassion et de bienveillance réelle envers les musulmans non fanatiques et envers la fragile civilisation française. Moi qui ai un esprit « analytique » ce fut une expérience différente, alors que j’avais lu nombre de livres sur le déroulé des faits, de comprendre l’histoire du meurtre de Mr. Paty par les émotions plus que par une analyse froide et chirurgicale des faits. Pour cela ce fut une expérience intéressante même pour quelqu’un comme moi qui préfère les livres au cinéma. Les larmes me sont montées quelques secondes aux yeux avant que la colère ne vienne à la rescousse. 

J’ai donc regardé ce film avec beaucoup d’intérêt, d’admiration et d’empathie pour Mr. Paty mais plus le récit avançait, plus je ressentais cette impression étrange et profondément dérangeante que cette affaire dépassait très largement le seul fait divers terroriste, dépassait même l’islamisme en tant que tel, pour révéler quelque chose de beaucoup plus profond et inquiétant : l’état psychologique réel des héritiers d’une civilisation qui semble désormais douter tellement d’elle-même qu’elle ne parvient même plus à protéger ceux qui incarnent encore ses propres principes.

En effet, ce qui frappe dans cette histoire — l’Histoire humaine a toujours connu des fanatiques, des violences idéologiques, des passions religieuses et des hommes prêts à tuer pour des croyances — ce qui glace véritablement ici, c’est tout ce qu’il y a autour du meurtre, toute cette atmosphère diffuse de faiblesse, d’hésitation, de peur administrative, de lâcheté morale, de solitude institutionnelle, comme si avant même d’être assassiné physiquement, Samuel Paty avait déjà été abandonné psychologiquement et même concrètement par une partie du monde qui aurait dû instinctivement se tenir derrière lui.

Et c’est probablement cela qui bouleverse autant de Français, parfois sans qu’ils parviennent eux-mêmes à le formuler clairement : cette sensation que dans une civilisation plus sûre d’elle-même, plus consciente de ce qu’elle est, plus confiante dans la légitimité de ses propres normes sur son propre territoire historique et politique, un professeur montrant des caricatures dans un cours sur la liberté d’expression aurait dû être immédiatement défendu avec une clarté absolue, sans tremblement, sans ambiguïté, sans cette succession d’hésitations bureaucratiques, de prudences administratives et de silences gênés qui donnent parfois l’impression terrible que notre société craint davantage le conflit que sa propre dissolution idéologique, symbolique et peut-être même que sa dissolution physique.

Il faut aussi avoir le courage de nommer cette autre mécanique montrée par le film, une mécanique plus souterraine, plus difficile à dire, parce qu’elle est immédiatement entourée d’interdits moraux : la paranoïa du racisme chez les musulmans élevés à excuser toutes choses par le racisme. 

Il existe bien dans ce pays des humiliations, des discriminations, des regards qui assignent, mais avoir le Racisme ou l’islamophobie comme grille unique de lecture du réel est une paranoïa qui créer des frustrations énormes et donc de la violence et du fanatisme envers une civilisation, pourtant accueillante, la civilisation française. 

 A partir du moment où une société n’a plus le droit de distinguer une personne d’une idée, un croyant d’une doctrine, un musulman d’un système politico-religieux, elle devient intellectuellement paralysée, moralement intimidée, politiquement désarmée. Et c’est précisément cette confusion qui a tué Samuel Paty : cette accusation d’islamophobie devenue arme sociale, arme médiatique, arme militante, arme de disqualification absolue, accusation qui ne répond plus à un argument mais qui désigne une cible. Cette fois ce fut Samuel Paty. 

Ce film montre aussi, et peut-être malgré lui, la transformation progressive de l’Éducation nationale en immense structure technocratique froide, désincarnée, incapable de comprendre ce qu’est réellement un professeur dans une civilisation digne de ce nom ; car un professeur n’est pas seulement un agent chargé de distribuer des compétences techniques ou des fragments de programme scolaire à des consommateurs d’école, il est censé transmettre une culture, une mémoire, une continuité historique, une certaine manière d’habiter le monde, et cela suppose nécessairement qu’une société considère encore que ce qu’elle transmet mérite d’être transmis sans trembler, sans tergiverser.

Or c’est peut-être précisément ce qui vacille aujourd’hui.

Nous vivons dans une époque qui passe une partie considérable de son temps à déconstruire les appartenances civilisationnelles ou nationales, à culpabiliser l’héritage historique, à suspecter toute verticalité, à relativiser toutes les normes communes et considérer l’autorité comme intrinsèquement oppressive, si bien qu’à force de vouloir éviter toute affirmation claire de soi, nous avons fini par produire des institutions froides, molles et fragiles, des administrations paralysées par la peur du conflit moral et des individus qui semblent avoir intégré que défendre leur propre civilisation avec assurance relevait déjà d’une forme de faute, de racisme ou d’islamophobie dans le cas qui nous occupe ici.

L’Abandon, au fond, ce n’est pas seulement l’abandon d’un homme par son institution, ce n’est pas seulement la lâcheté glaciale d’une administration incapable de protéger celui qui avait simplement fait son métier ; c’est l’abandon plus vaste d’une civilisation devant un mot qui la culpabilise et la terrorise : Islamophobie.

Le drame français est là : nous avons confondu la protection légitime des citoyens musulmans contre le racisme réel avec l’interdiction illégitime de critiquer l’islam, ses textes, ses normes, ses pressions, ses entrepreneurs d’indignation, ses relais politiques et ses stratégies d’intimidation. Cette confusion est devenue un poison. Elle empêche les musulmans eux-mêmes de respirer librement, car elle les enferme dans une identité blessée permanente, dans une susceptibilité organisée, dans une posture victimaire où toute contradiction devient une agression et où toute exigence républicaine devient une persécution.

Samuel Paty n’a pas été seulement tué par un assassin. Il a été livré, préparé, exposé, isolé par une chaîne de renoncements où chacun a préféré préserver sa tranquillité plutôt que défendre publiquement la vérité.

Et dans cette affaire, la lâcheté de certains collègues de Samuel Paty apparaît comme le symptôme de quelque chose de beaucoup plus large que de simples comportements individuels ; car lorsqu’une société perd profondément confiance en elle-même, elle produit des individus qui cherchent d’abord à se protéger eux-mêmes plutôt qu’à défendre des principes abstraits dont ils ne perçoivent plus vraiment la nécessité vitale. Il faut avoir une sacré foi en la liberté pour accepter de mourir pour elle. Nous avons perdu cette foi. 

C’est aussi ce que révèle la froideur administrative que l’on aperçoit dans le film, cette manière presque clinique de gérer « humainement » une situation pourtant explosive, comme si l’institution scolaire moderne avait perdu toute capacité organique à distinguer un simple conflit ordinaire d’un affrontement civilisationnel plus profond impliquant la question même de l’autorité culturelle d’un pays, la France, sur son propre sol.

Il faut également avoir le courage de regarder certaines réalités historiques et démographiques sans immédiatement sombrer dans l’insulte morale ou l’hystérie accusatoire, car oui, l’islam n’est pas historiquement une religion française ; cela ne signifie évidemment pas que des millions de musulmans seraient par essence incompatibles avec la France, mais cela signifie en revanche qu’une immigration de masse transforme nécessairement la structure culturelle, symbolique et psychologique d’un pays, surtout lorsque cette transformation s’opère rapidement et sans réel travail d’assimilation civilisationnelle profond.

Or l’un des grands problèmes de notre époque est précisément l’incapacité quasi totale des élites françaises à penser lucidement les conséquences anthropologiques, culturelles et civilisationnelles de cette mutation historique, préférant souvent remplacer l’analyse réelle des tensions par des slogans moraux abstraits ou des accusations automatiques de “racisme” et “d’islamophobie”, si bien qu’une partie croissante de la population a désormais le sentiment qu’il devient plus dangereux socialement de nommer certains problèmes que de laisser ces problèmes prospérer silencieusement, jusqu’à l’issue la plus dramatique, conséquence du terrorisme, l’auto-censure par la peur de se faire égorger – et je ne parle pas de ceux qui planque cette peur derrière de fausses vertus ou derrière une rationalisation hypocrite et finalement irrationnelle .

Et c’est là que l’affaire « Samuel Paty » devient, à mes yeux, infiniment plus grave qu’un simple attentat islamiste : elle révèle peut-être avant tout la fatigue morale d’une civilisation qui ne sait plus très bien si elle mérite encore d’être défendue. En effet, Regis Debray le dit dans « Civilisation », l’islamisme n’a pas la puissance d’une civilisation, ni militairement ni culturellement. L’islamisme n’est fort que de notre faiblesse. 

J’ai parfois l’impression que la France ressemble à une femme battue qui aurait tellement perdu confiance en elle-même qu’elle finirait par se demander si les coups qu’elle reçoit ne seraient pas, au fond, un peu de sa faute ; une civilisation qui culpabilise sa propre existence, qui s’excuse constamment d’être ce qu’elle est, qui confond fermeté et brutalité, autorité et domination, transmission et oppression, au point de ne plus oser affirmer ses propres règles sans éprouver immédiatement le besoin de se justifier moralement.

Or une société ne survit pas uniquement grâce à ses lois, son économie ou ses institutions administratives ; elle survit aussi grâce à des affects communs, grâce à une confiance civilisationnelle partagée, grâce à des adultes capables d’incarner une autorité légitime, stable, sereine, grâce à la conviction intime qu’un peuple peut encore regarder son propre héritage sans honte permanente ni désir maladif d’autodissolution.

Retrouver confiance ne signifie pas devenir haineux, brutal ou fanatique ; cela signifie simplement cesser d’avoir honte d’exister, retrouver la capacité a transmettre sans trembler, a imposer sans complexe et a comprendre enfin qu’une civilisation ne commence pas à mourir lorsqu’elle est attaquée de l’extérieur, mais lorsqu’elle cesse intérieurement de croire qu’elle mérite encore d’être défendue sur son territoire historique et, j’y reviens, sur son territoire politique que l’on nomme communément « Nation ». 

Voilà ce que m’a inspiré ce magnifique film ! 

Cyril Chevrot

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