J’aime bien Alain Finkielkraut. Nous nous sommes croisés lors de plusieurs batailles communes par le passé. C’est un homme intelligent, doué… tourmenté. Tout comme l’était mon ami Elie Wiesel. Les êtres tourmentés produisent parfois de grandes œuvres. Mais voilà que, dernièrement, chez Alain Finkielkraut du moins, le tourment a accouché d’un nouveau concept : « la philosophie de la honte ».
« J’ai honte pour mon peuple », répète-t-il dans tous les médias à propos des quelques fascistes qui font partie de l’actuel gouvernement israélien. Je comprends que, par cette formule choc, il veut exprimer son désaccord avec la politique israélienne. Mais je ne crois pas que la honte soit un principe politique fécond. De surcroît, dans la tradition juive, la critique de soi passe par l’éthique plutôt que par la haine de soi.
Or, il se fait que j’appartiens moi aussi à ce peuple, et que je combats, en son sein comme ailleurs, l’injustice, la violence et la haine. Et ce n’est point la honte qui me fait agir ainsi. Mais le vieux principe biblique du Deutéronome hébraïque (16, 20) « Tzedek, Tzedek tirdof », « Justice, justice, tu poursuivras… », transcrit en ces termes dans la version Louis Segond (1910) : « Tu suivras ponctuellement la justice, afin que tu vives et que tu possèdes le pays que l’Éternel, ton Dieu, te donne. »
Israël est un État normal. J’aurais aimé qu’il soit exceptionnel. Je me souviens avoir débattu de cela, très jeune, avec David Ben Gourion lui-même[1]. Mais Nietzsche avait raison : « L’État est un monstre froid. » Tous les États portent en eux des forces qu’il faut soutenir et d’autres qu’il faut combattre. Israël ne fait pas exception.
En Israël, des centaines de milliers de jeunes manifestent toutes les semaines contre la politique du gouvernement et pour la paix avec les Palestiniens. C’est eux qu’il faut soutenir et je les soutiens. Je reconnais pourtant qu’il leur est possible de manifester parce que, contrairement à d’autres, ils vivent dans une société démocratique. D’ailleurs, leur ténacité et leur foi dans la justice, précisément, produisent leurs effets. Le Premier ministre Benjamin Netanyahou, dont la majorité était sur le point d’exploser, vient d’annoncer le dépôt d’un projet de loi de dissolution de la 25ème Knesset – le Parlement israélien –, ce qui entraînera des élections législatives anticipées à la fin du mois d’août. Une nouvelle coalition prendra probablement le pouvoir, suivie d’une nouvelle politique.
Quant au peuple juif, il n’est pas constitué que de Spinoza, de Montaigne ou d’Einstein. Aucun peuple n’est composé uniquement de sages, de saints ou de justes. Tous les peuples portent en eux le meilleur et le pire de l’humanité. La question n’est pas d’avoir honte d’appartenir à un peuple, mais de savoir quelles valeurs nous choisissons d’y défendre.
Dans une époque où l’antisémitisme regagne du terrain, il faut prendre garde à ne pas confondre critique morale et délégitimation de soi. Car l’antisémite, lui, ne fera jamais cette distinction.
© Marek Halter
[1] Marek Halter, Je rêvais de changer le monde (Mémoires), J’ai lu, 2020.
Note aux Lecteurs:
Cet article est paru également dans Marianne
