De Justin de Selves à Jean-Noël Barrot : la dégradation stratégique du langage diplomatique français
La diplomatie n’est jamais seulement affaire de positions ; elle est aussi affaire de syntaxe, de hiérarchie et de mémoire. En juxtaposant, dans une même séquence politique et rhétorique, les sanctions visant des acteurs israéliens et celles visant les dirigeants du Hamas, la France ne commet pas seulement une maladresse de communication : elle révèle une crise plus profonde de son langage stratégique. Là où la tradition française savait encore distinguer le droit de la morale, la critique politique de la délégitimation, l’équilibre diplomatique de la symétrie artificielle, le discours actuel paraît prisonnier d’un lexique européen devenu réflexe. C’est cette dérive qu’il faut examiner, non pour absoudre Israël de toute critique, mais pour rappeler qu’un État qui ne maîtrise plus ses mots finit toujours par ne plus maîtriser les effets qu’ils produisent.
Il existe, dans certaines carrières ministérielles, une continuité de l’insuffisance qui éclaire le présent mieux que ne le feraient des archives glorieuses. La Troisième République en connut l’un des emblèmes avec Justin de Selves, ministre des Affaires étrangères en 1911, dont Clemenceau raillait l’éloignement des affaires qu’il était censé conduire, tandis que Jaurès lui prêtait une « ignorance encyclopédique ». Le rapprochement avec Jean-Noël Barrot ne vaut pas seulement par ironie ; il dit quelque chose d’une faiblesse plus grave : non l’absence d’intelligence individuelle, mais l’incapacité politique à hiérarchiser le réel. De Selves appartenait encore à un monde où les lenteurs diplomatiques amortissaient les maladresses ; celle d’aujourd’hui se déploie dans un espace où les mots circulent plus vite que les armées, et parfois les précèdent.
La déclaration récente du ministre, saluant sur X l’adoption par l’Union européenne de sanctions visant à la fois des organisations israéliennes accusées de soutenir « une colonisation qualifiée d’extrémiste et violente en Cisjordanie » et des dirigeants du Hamas responsables du pire massacre antisémite depuis la Shoah, constitue un cas presque scolaire de dégradation stratégique du langage diplomatique français. Le problème ne tient pas seulement à ce qui est dit ; il tient à l’ordre d’exposition, à la syntaxe morale, à la mise en voisinage de réalités qui ne relèvent ni du même registre politique ni de la même nature historique — non par cynisme, peut-être, mais par défaut de rigueur.
Pour mesurer la dérive, il faut revenir à l’architecture qu’elle prétend prolonger tout en l’appauvrissant. Depuis la conférence de presse du 27 novembre 1967, le gaullisme avait fixé un cadre rugueux, contestable sur certains points, mais lisible : reconnaissance de l’existence et de la sécurité d’Israël, refus de l’annexion des territoires conquis, exigence d’un règlement international, ouverture progressive à une représentation politique palestinienne, le tout articulé à une politique arabe assumée. On pouvait contester certaines formules, dénoncer telle inflexion ou tel silence ; l’édifice, néanmoins, tenait debout. Il définissait une singularité française : se distinguer des États-Unis sans rompre avec Israël, parler au monde arabe sans s’y dissoudre, maintenir ensemble la sécurité d’un État juif et la reconnaissance d’une question nationale palestinienne. Cette ligne n’était pas une morale performative : c’était une politique.
Lorsque Jean-Noël Barrot inscrit la reconnaissance de l’État de Palestine dans une prétendue continuité gaullienne, il procède à une reconstruction rétrospective à demi vraie, donc politiquement commode. Oui, la diplomatie française a progressivement intégré la perspective d’un règlement à deux États. Non, cette évolution ne saurait être confondue avec le gaullisme lui-même, dont la méthode reposait moins sur la proclamation normative que sur l’équilibre entre intérêts, puissance, sécurité et reconnaissance mutuelle. La référence à De Gaulle sert ici moins à éclairer la décision présente qu’à lui conférer une légitimité symbolique a posteriori : la filiation est invoquée comme on invoque un saint patron, pour absoudre la rupture que l’on prétend prolonger.
La formulation française épouse par ailleurs de plus en plus étroitement le lexique onusien et européen : « Cisjordanie occupée », « colonies illégales », « colons extrémistes et violents ». Que ces termes aient une histoire juridique et diplomatique ne les rend pas neutres pour autant. Lorsqu’ils passent de la qualification technique à l’élément de langage, ils cessent de décrire seulement une situation : ils organisent une perception. On peut, du point de vue du droit international, défendre la qualification d’occupation et contester la légalité de certaines implantations — c’est un débat ancien, technique, politiquement lourd. Mais autre chose est d’oublier le poids des noms : « Cisjordanie » n’est qu’un découpage géopolitique moderne ; « Judée-Samarie » charrie une profondeur historique juive que la terminologie contemporaine ne saurait dissoudre. Réduire systématiquement ces territoires à la seule grammaire de l’occupation contribue, qu’on le veuille ou non, à installer dans l’espace public l’idée que toute présence juive y serait par nature extérieure, coloniale, illégitime.
La contradiction culmine ici : importer mécaniquement une grille coloniale dans un espace où l’histoire ne se laisse pas réduire à la binarité moderne de l’occupant et du colonisé revient à rendre impensable l’ancrage historique juif dans les lieux mêmes où l’on prétend seulement qualifier une situation juridique. Cela ne signifie pas que toute implantation soit politiquement défendable, ni que toute violence commise par des Israéliens doive être relativisée ; cela signifie que la catégorie employée porte avec elle une charge d’effacement. Aron y aurait reconnu l’un de ces raccourcis que la sagesse diplomatique devait précisément défaire : toute catégorie qui simplifie un conflit tragique en schéma binaire prépare des lectures unilatérales et nourrit les radicalités. On passe alors d’une doctrine articulant intérêts nationaux, sécurité régionale, droit international et mémoire historique à une posture où le langage normatif tend à remplacer l’analyse stratégique — la sentence remplaçant la pesée.
Vient ensuite la structure du discours, qui constitue sans doute le symptôme le plus révélateur. Sur X, le ministre juxtapose la sanction d’organisations israéliennes et celle de dirigeants du Hamas dans une construction manifestement destinée à produire un équilibre. Mais l’équilibre diplomatique, lorsqu’il est mal pensé, devient vite une symétrie morale : d’un côté, des individus ou entités israéliennes agissant dans un cadre contesté, parfois condamnable, mais situé au sein d’un État de droit ; de l’autre, une organisation terroriste islamiste qui a revendiqué et célébré le massacre de civils. Aligner ces registres dans une même phrase, sous le même geste de satisfaction diplomatique, produit un effet de quasi-équivalence là où la hiérarchie des faits aurait dû rester irréductible — abdication, et non équilibre.
Produire, même indirectement, une continuité discursive entre des Israéliens installés en Judée-Samarie et une organisation responsable d’une séquence génocidaire relève moins de la diplomatie que d’un brouillage moral : non un apaisement, mais une désorientation. La condamnation du Hamas est certes explicite, mais elle ne structure pas la narration ; elle se trouve enchâssée dans un dispositif discursif dont le centre de gravité se déplace vers la critique des acteurs israéliens. Là où une approche réaliste commencerait par nommer les menaces existentielles pesant sur Israël — Hamas, Hezbollah, République islamique, Houthis, réseaux jihadistes, antisémitisme régional et global — pour situer ensuite la question des implantations dans cet ensemble plus vaste, le discours actuel procède à l’inverse : il fait des implantations le foyer du problème et relègue le projet génocidaire du Hamas à l’arrière-plan, malgré la condamnation formelle.
À ce déséquilibre rhétorique s’ajoute une économie du geste qui en prolonge la signification. Lors de sa visite en Israël, le 7 novembre 2024, Jean-Noël Barrot arborait le ruban jaune en solidarité avec les otages lorsqu’il rencontrait, à Tel-Aviv, leurs familles ; quelques heures plus tard, à Ramallah, recevant Mahmoud Abbas, le ruban avait disparu[1]. Le fait pourrait paraître anecdotique ; il ne l’est pas. En diplomatie, les signes ne sont jamais décoratifs : ils disent la continuité d’une ligne ou son absence. Faire tomber ce symbole entre deux audiences d’une même journée ne relève pas seulement d’un ajustement protocolaire ; cela donne à voir une diplomatie des micro-gestes, calibrée selon l’interlocuteur, plutôt qu’une expression constante d’une position intelligible. L’affichage compassionnel cède devant les exigences de positionnement, comme un vêtement que l’on change entre deux salons — ce n’est plus une politique étrangère, c’est une chorégraphie.
Une diplomatie qui change de signe selon le public cesse de produire de la lisibilité stratégique ; elle ne fabrique plus que du commentaire. Or le commentaire, contrairement à la décision, ne tranche pas : il se regarde parler. Il prétend s’adresser à tous, mais finit par ne parler qu’à l’opinion européenne, prise comme miroir moral où l’État cherche moins l’efficacité que sa propre approbation.
S’ajoute un trait plus structurel encore : la disjonction croissante entre les ambitions affichées et les moyens disponibles. Barrot présente la reconnaissance de l’État palestinien et les sanctions visant certains acteurs israéliens comme des leviers vers une « solution politique durable ». Mais la capacité réelle de la France, et même de l’Union européenne, à infléchir la trajectoire des acteurs locaux demeure limitée. Le réalisme classique faisait de cette limite une donnée du métier : il incitait à calibrer le langage selon les effets possibles, à ne promettre que ce qui pouvait être tenu, à préserver le crédit symbolique pour les moments où il deviendrait décisif. Le moralisme contemporain procède à l’inverse ; il surcharge chaque geste de signification, multiplie les déclarations à haute teneur normative, alimente des attentes qu’il ne pourra satisfaire, puis découvre son impuissance sous les décombres de ses propres proclamations.
La séquence récente met d’ailleurs en lumière un défaut de continuité du signal lui-même. D’un côté, le ministre affirme que « personne ne dictera sa position à la France » sur la reconnaissance de l’État palestinien ; de l’autre, il inscrit cette reconnaissance dans une dynamique collective, multilatérale, soumise à des temporalités fluctuantes et à des équilibres changeants. Il célèbre une « victoire diplomatique majeure », puis en module aussitôt la portée selon les circonstances, les otages, les partenaires, les contraintes européennes. La doctrine n’apparaît plus comme une ligne stable, mais comme une succession d’ajustements présentés après coup comme cohérence. Le contraste avec la période gaullienne est cruel : on est passé d’une politique parfois rugueuse mais lisible à un discours souple jusqu’à l’indétermination — c’est-à-dire de la politique au commentaire de la politique.
La question n’est pas seulement de savoir si ces sanctions sont opportunes sur le fond ; elle est de déterminer ce que la France fait au réel lorsqu’elle adopte ce type de dispositif et le justifie ainsi. Trois effets, au moins, s’imposent. Narrativement, elle renforce une perception du conflit où la responsabilité israélienne occupe le premier plan, tandis que la dynamique propre de la violence antisémite — portée par le Hamas, relayée par ses soutiens régionaux, amplifiée par ses échos internationaux — demeure reléguée à l’arrière-plan, même lorsqu’elle est formellement condamnée. Historiquement, elle accrédite l’idée que la présence juive en Judée-Samarie relèverait exclusivement d’une colonisation extérieure, et non d’un contentieux tragique où se superposent droits, mémoires, souverainetés disputées et revendications concurrentes. Stratégiquement, enfin, elle donne à voir une Europe se pensant comme arbitre moral du monde sans disposer des moyens politiques de cette position : à terme, une telle posture n’élève pas l’autorité européenne, elle l’érode.
On peut être en désaccord profond avec la politique du gouvernement israélien, critiquer certaines implantations, condamner sans ambiguïté des violences commises par des Israéliens en Judée-Samarie, sans reprendre pour autant la grille d’un anticolonialisme automatique transposé mécaniquement au cas israélien. La force de la tradition réaliste française, lorsqu’elle existait encore, tenait précisément à cette capacité de distinguer : entre un État démocratique et un mouvement terroriste, entre une controverse juridique et une entreprise génocidaire, entre un désaccord politique et une délégitimation existentielle. Ce qui se perd ici n’est pas une nuance ; c’est la fonction discriminante du langage politique lui-même.
Ce qui inquiète, dans les propos de Barrot, n’est pas une hostilité déclarée à Israël, ni même une préférence assumée pour telle ou telle solution diplomatique. C’est plus profondément le sentiment que les mots précèdent la pensée, que les catégories s’imposent avant l’analyse, que le commentaire moral remplace l’examen des conséquences. Là où Aron rappelait la responsabilité des élites devant la guerre, la paix et la durée, on voit se déployer une diplomatie réglée sur le tempo des réseaux sociaux et des éléments de langage européens — une diplomatie qui a perdu sa colonne vertébrale et la remplace par un moralisme réflexe, incapable de penser la conflictualité autrement que sous la forme de symétries artificielles. Or l’histoire ne fonctionne pas à l’équilibre des indignations.
Dans cette perspective, la formule « les mots des salauds arment les bras des imbéciles » ne relève pas du slogan, mais d’un diagnostic de structure. Il ne s’agit pas d’accuser la diplomatie française de complicité intentionnelle avec la violence ; il s’agit de rappeler que le choix des mots — colons, colonies illégales, occupation — ne relève jamais de la pure technique juridique. Une fois lâchés dans l’espace public, ces termes circulent bien au-delà des arènes diplomatiques où ils ont été calibrés ; ils irriguent des imaginaires, nourrissent des récits, autorisent parfois des hostilités qui excèdent largement le cadre des sanctions initialement visées. Qualifier systématiquement de « colons » des Juifs vivant sur une terre à laquelle leur histoire les rattache depuis des millénaires, même au nom d’une qualification juridique contemporaine, revient à fournir un vocabulaire prêt à l’emploi à ceux qui, ailleurs, en tireront des conclusions que la diplomatie n’avait ni prévues ni voulues. La France ne se contente plus alors de commenter le conflit : elle y prend part — symboliquement, donc réellement.
Une politique étrangère à la hauteur de ses références gaulliennes et aroniennes supposerait au minimum une double exigence : maintenir, lorsque nécessaire, une critique explicite de certaines pratiques israéliennes — la pudeur n’a jamais été une vertu diplomatique — tout en refusant les catégories qui transforment un conflit historique complexe en fable coloniale manichéenne. La diplomatie n’a pas pour tâche de flatter les indignations disponibles ; elle doit nommer, distinguer, hiérarchiser. C’est à ce prix seulement que les mots retrouveront leur fonction première : éclairer le réel au lieu d’en radicaliser les fractures.
Justin de Selves prêtait encore à sourire. Son époque pouvait absorber une part d’incompétence sans que chaque maladresse se transforme aussitôt en signal mondial ; celle de Jean-Noël Barrot ne le permet plus. L’histoire juge rarement les intentions seules ; elle juge les effets, les enchaînements, les mots devenus actes, les catégories devenues réflexes. C’est précisément ce que la tradition réaliste, de Thucydide à Aron, n’a jamais cessé de rappeler. Et c’est précisément ce que la diplomatie française contemporaine semble avoir prodigieusement oublié.
© 2026 Fundji Benedict
[1]Question écrite n° 2150, Assemblée nationale, XVIIᵉ législature, novembre 2024 ; voir également Tribune Juive, 12 novembre 2024.
