Depuis des années, j’ai montré que la Corne de l’Afrique est l’un des lieux où se reconfigure la politique moyen-orientale, et l’actualité ne cesse de le confirmer. Au lendemain de l’anniversaire du Somaliland, il faut rappeler une évidence que beaucoup feignent encore d’ignorer : la Corne n’est ni une marge périphérique ni un décor diplomatique, mais un espace stratégique où se croisent désormais souveraineté, recompositions régionales et urgence climatique. Parce que je viens en partie de cette région et que je l’étudie depuis longtemps, j’y reconnais la continuité d’un basculement annoncé depuis des années : les ports, les bases et les flux maritimes occupent les chancelleries, mais la véritable politique se joue à l’intérieur, autour des puits et des troupeaux. Derrière la fête, il y a des réalités plus lourdes — pauvreté des infrastructures, fragilité hydrique, pression sur les sociétés pastorales et sur les institutions locales — qui exigent des réponses durables pour que les générations futures disposent encore d’un avenir.
Il existe, dans le sud de l’Éthiopie et le nord du Kenya, des puits si profonds que l’on n’y descend jamais seul ; on s’y enchaîne, on s’y emboîte, on s’y relaie en grappes d’hommes accrochés à la paroi, et l’eau remonte à la force des bras, vers les troupeaux assoiffés qui attendent en cercle dans la poussière. À chaque main qui passe le seau, une voix répond. À chaque seau qui s’élève, un chant monte. On les appelle, à juste titre, les puits chantants. Ce ne sont pas des images de carte postale. Ce sont les tula, puits ancestraux des éleveurs borana, dont l’usage continu remonte à près de six siècles ; une institution hydraulique plus ancienne que la chute de Constantinople et plus durable que la plupart des États qui prétendent aujourd’hui régir la Corne de l’Afrique.
Le chant n’y est ni folklore ni ornement. Le puits chantant est une véritable constitution coutumière à ciel ouvert : il organise l’accès, hiérarchise les droits d’abreuvement entre clans alliés et clans subordonnés, codifie les corvées, désigne les arbitres, distribue les couloirs de transhumance, sanctionne les contrevenants, articule la circulation des bêtes aux saisons et aux pluies, et tout cela sans bureaucratie, sans cadastre, sans tribunal extérieur, mais avec une efficacité politique que bien des États postcoloniaux pourraient envier.
Chez les pasteurs somalis, la logique est de même ordre. Une étude sur les chants de travail pastoraux somalis le rappelle avec netteté : le puits y est creusé en commun, gardé en commun, abreuvé en commun ; il relève d’un régime de propriété clanique partagée, où les droits ne s’achètent pas, ne se cèdent pas, ne s’arpentent pas, mais se transmettent comme l’on transmet une mémoire — par alliance, par filiation, par serment réitéré entre lignages.
C’est pourquoi la sécheresse, dans la Corne, n’est jamais seulement une donnée météorologique. Quand la pluie manque, ce n’est pas une saison qui s’efface, c’est un ordre qui vacille : les bêtes maigrissent, les familles se scindent, les routes de migration se croisent là où elles s’évitaient, les puits se saturent, les couloirs de pâturage deviennent zones de friction, les pactes claniques s’éprouvent — et ce qui paraissait, dans la clémence, un accord immémorial, devient, dans la rareté, un contentieux ouvert. Les chiffres confirment ce que les anciens savent déjà. La FAO a documenté l’échec des pluies du Deyr 2025 dans les zones pastorales du nord et du centre du Somaliland, l’épuisement précoce des pâturages, l’accélération des migrations sur des distances inédites et la concentration anormale des troupeaux le long de couloirs déjà saturés ; un plan d’action anticipée pour 2026, ciblant les régions de Sool et de Sanaag, avertit, en termes mesurés mais sans ambiguïté, que la dépendance directe des éleveurs à l’eau et au pâturage transforme toute défaillance pluviométrique en risque combiné de perte de bétail, d’insécurité alimentaire, de déplacement forcé et de conflit pour l’accès aux ressources.
L’hydropolitique de la Corne ne se réduit pas aux grands fleuves. Il y a, certes, le Nil bleu, le Gilge Gibe, le GERD, les traités hérités de l’époque britannique, la diplomatie des barrages, les contentieux entre Le Caire, Khartoum et Addis-Abeba — toute une géopolitique fluviale que les ministères et les chancelleries connaissent par cœur, qu’ils publient en cartes glacées et qu’ils négocient en sommets internationaux ; mais il existe une autre hydropolitique, plus discrète, plus capillaire, plus ancienne, qui se joue dans les nappes phréatiques, les forages, les citernes, les couloirs saisonniers, les droits coutumiers — et c’est dans cette infrapolitique que se forge ou se défait, jour après jour, la légitimité réelle des pouvoirs.
Au Somaliland, l’eau est souveraineté. La formule n’est pas une métaphore : qui contrôle les puits, les forages, les retenues, les couloirs de transhumance et les dispositifs de réponse à la sécheresse exerce, dans les faits, une autorité supérieure à celle du fonctionnaire qui tamponne, du douanier qui pèse, du diplomate qui signe ; il commande à la trame même de la société pastorale, dont dépendent l’économie nationale, la stabilité sociale et, en dernière instance, l’unité politique du pays. C’est sur ce point que les puissances étrangères se trompent presque toutes. Elles voient Berbera, le port en eau profonde, le quai allongé, le terminal à conteneurs, les pétroliers qui longent l’horizon ; elles voient la base militaire émirienne, la rivalité avec Djibouti, la route maritime menacée par les Houthis, le couloir d’approvisionnement vers l’Éthiopie enclavée ; elles voient le Bab-el-Mandeb, la mer Rouge, les câbles sous-marins, les flottes croisant entre Suez et Aden — et elles ne voient pas, ou si peu, que la véritable assise du Somaliland n’est pas littorale, mais intérieure : elle est dans les puits, les troupeaux, les anciens, les femmes qui tiennent le ménage quand l’homme part avec les bêtes, et les pasteurs qui négocient, sous le regard des Anciens, l’accès à l’eau rare.
Une coopération sérieuse en matière d’eau est, dès lors, moins une option qu’une nécessité. Israël, qui a su faire d’un territoire semi-aride l’une des hydropolitiques les plus inventives du siècle, dispose d’un savoir-faire reconnu — irrigation au goutte-à-goutte, dessalement, réutilisation des eaux usées, planification de la pénurie, modélisation des nappes, technologie de capteurs — autant de leviers que le Somaliland pourrait mobiliser dans une relation bilatérale assumée, pour autant que ces transferts soient pensés non comme des greffes exogènes sur un corps pastoral, mais comme des adaptations négociées, respectueuses des règles coutumières, des hiérarchies claniques et des temporalités de la transhumance.
Les puits chantants nous rappellent une chose simple et grave. La Corne de l’Afrique n’a jamais manqué de savoir hydraulique : elle a, depuis des siècles, ses propres institutions de l’eau, ses propres juridictions, ses propres liturgies du travail collectif, ses propres mécanismes de paix entre clans assoiffés — et le défi contemporain n’est pas d’importer un modèle, mais de protéger ces savoirs contre le double péril du réchauffement climatique et de la prédation géopolitique, laquelle s’avance, certes, sous d’autres pavillons, mais avec la même indifférence aux logiques locales.
Pour le Somaliland, la sécheresse n’est pas une crise environnementale. Elle est une question de souveraineté, de paix sociale, de sécurité alimentaire, de survie nationale — et tant que les capitales étrangères continueront de regarder la mer plutôt que la terre, le port plutôt que le puits, la base plutôt que le pâturage, elles ne comprendront rien à ce pays qu’elles courtisent sans le voir, qu’elles convoitent sans le connaître, qu’elles espèrent influencer sans en avoir jamais entendu le chant. Là, sous le seau qui remonte, c’est la nation qui respire.
Mais il faut aller plus loin encore.
Car le puits, dans la Corne de l’Afrique, n’est pas seulement un lieu d’organisation sociale : il est un dispositif de vérité politique. Il révèle, à nu, ce que les théories classiques de la souveraineté peinent à saisir — à savoir que l’autorité ne procède pas d’abord de la délimitation d’un territoire abstrait, mais de la capacité concrète à rendre la vie possible dans un environnement contraint.
Dans les espaces pastoraux, la souveraineté ne s’inscrit ni dans la frontière ni dans l’institution écrite ; elle circule. Elle suit les pluies, épouse les cycles du pâturage, se déplace avec les troupeaux. Elle est mobile, relationnelle, négociée en permanence. Le puits devient alors ce point paradoxal où cette souveraineté fluide se fixe provisoirement — non pour se figer, mais pour se rendre lisible, arbitrable, contestable. Autour du puits, le politique cesse d’être une abstraction.
Il prend la forme d’une file d’attente, d’un ordre de passage, d’un conflit réglé avant qu’il ne dégénère, d’une parole donnée sous contrainte de rareté. Il prend aussi la forme d’un corps : celui des hommes qui descendent, des bras qui tirent, des voix qui scandent l’effort collectif. Le droit, ici, n’est jamais désincarné. Il est porté, chanté, répété — et c’est précisément cette dimension performative qui lui confère sa force.
On comprend alors pourquoi les tentatives d’étatisation brutale de l’eau échouent si souvent dans ces régions.
Non par manque de moyens techniques, mais par manque d’intelligibilité anthropologique. Là où l’État voit une ressource à administrer, les sociétés pastorales voient un lien à entretenir. Là où l’ingénieur calcule un débit, le pasteur évalue une relation — entre clans, entre générations, entre humains et bétail. Introduire un forage motorisé sans intégrer ces logiques, c’est produire non pas de la sécurité hydrique, mais du désordre politique : déséquilibre des hiérarchies locales, contestation des droits d’accès, fragmentation des solidarités.
C’est ici que la question de l’aide internationale devient critique. Car l’humanitaire, en intervenant dans l’urgence, tend à court-circuiter les institutions lentes. En distribuant de l’eau par camions-citernes, en installant des infrastructures sans médiation coutumière, il suspend temporairement le conflit — mais fragilise, à moyen terme, les mécanismes qui permettaient de le contenir. L’eau gratuite, dans un système où l’accès est normé, n’est jamais neutre : elle redistribue silencieusement le pouvoir.
Le paradoxe est cruel. Plus la crise climatique s’intensifie, plus l’intervention extérieure devient nécessaire ; mais plus elle devient nécessaire, plus elle risque de dissoudre les formes locales de régulation qui faisaient, jusqu’alors, la résilience de ces sociétés. D’où l’exigence d’une autre approche.
Non plus une hydropolitique d’exportation, mais une hydropolitique de traduction : traduction des technologies dans les langues sociales locales ; traduction des normes coutumières dans les cadres de coopération internationale ; traduction, enfin, entre deux rationalités qui ne s’opposent pas — l’une technique, l’autre relationnelle — mais qui, faute d’être articulées, se neutralisent.
Dans cette perspective, Israël — souvent invoqué pour son excellence technologique — ne pourrait être un partenaire pertinent qu’à la condition de comprendre que son propre succès repose, lui aussi, sur une forme d’institutionnalisation fine de la rareté. Non pas seulement par la technique, mais par la discipline sociale qu’elle suppose : tarification, planification, hiérarchisation des usages. Autant d’éléments qui, transposés sans médiation, seraient perçus comme des impositions ; mais qui, retravaillés à partir des logiques claniques, pourraient trouver une résonance inattendue.
Car au fond, une convergence existe entre la rigueur hydraulique d’un État moderne confronté à l’aridité et la rigueur coutumière de sociétés pastorales confrontées à la même contrainte. Dans les deux cas, il s’agit d’organiser la pénurie sans détruire le corps social. Mais là où l’un passe par l’institution écrite, l’autre passe par la mémoire vivante.
C’est précisément cette mémoire qu’il s’agit aujourd’hui de préserver. Non par romantisme, mais par lucidité stratégique. Une société qui perd ses institutions informelles de gestion de l’eau devient dépendante d’acteurs extérieurs pour sa survie la plus élémentaire. Elle perd, avec ses puits, une part de sa souveraineté réelle — celle qui ne se proclame pas dans les capitales, mais qui s’exerce dans la capacité à durer.
Ainsi, sous le puits, il n’y a pas seulement de l’eau. Il y a une archive politique.
Chaque chant, chaque ordre de passage, chaque arbitrage silencieux entre deux lignages est une trace de cette archive — une manière de dire le droit sans l’écrire, de faire tenir ensemble des groupes que rien, sinon la nécessité, n’obligerait à coopérer. Et c’est peut-être là que réside la leçon la plus décisive pour qui veut comprendre la Corne de l’Afrique. La souveraineté n’y est pas un donné. Elle est une pratique.
Une pratique quotidienne, fragile, recommencée — suspendue au niveau de l’eau dans le puits, au rythme des pluies, à la fidélité des alliances. Une pratique qui ne se voit pas depuis les ports, ni depuis les bases militaires, ni depuis les cartes satellites ; mais qui, pourtant, conditionne tout le reste. Ignorer cela, c’est se condamner à ne comprendre que la surface.
Écouter le puits, en revanche, c’est entrer dans la profondeur politique du monde pastoral — là où l’État, s’il veut exister autrement que comme façade, doit apprendre non pas à imposer, mais à s’adosser. Car dans la Corne de l’Afrique, la souveraineté ne descend pas du ciel. Elle remonte, lentement, à la force des bras.
© Fundji Benedict – 2026
