Tribune Juive

Le grand désarroi des Juifs de gauche après le 7-Octobre (I): Quand Ha’aretz dénonce la haine de soi des Juifs antisionistes américains. Par Pierre Lurçat

Le pogrome du 7-Octobre est un événement-charnière, dans l’histoire juive comme dans celle d’Israël et du Moyen-Orient tout entier. Rien de ce qui a été auparavant n’est demeuré identique, et aucun Juif dans le monde n’est sorti indemne de cet événement. Ceci étant dit, il est évident que chaque Juif a réagi en fonction de son histoire personnelle, de son positionnement politique et de son propre cheminement. Dans la nouvelle édition à paraître de mon livre Les mythes fondateurs de l’antisionisme contemporain, je tente de décrire le double mouvement qui caractérise le monde juif après le 7-Octobre. Mouvement centrifuge de distanciation, de dénonciation et de critique à l’égard d’Israël, d’une part, et mouvement centripète de retour vers Israël et vers l’identité juive d’autre part.S’abonner

Un récent article du magazine de Ha’aretz permet de comprendre l’étendue et la signification de ce mouvement centrifuge de distanciation et de dénonciation d’Israël, au sein de la frange la plus radicale du judaïsme antisioniste aux Etats-Unis. Cet article, proprement fascinant, a été publié par Moran Sharir, en réaction à une grande interview par Ha’aretz d’Arielle Angel, de la revue Jewish Currents. L’histoire de cette revue mérite elle-même qu’on s’y arrête. Elle a été fondée en 1949 en tant que magazine (alors intitulé Jewish Life) du journal yiddish Morgen Freiheit, qui gravitait dans l’orbite du Parti communiste américain. Des écrivains yiddish prestigieux, comme Shalom Ash ou David Bergelson, ont publié dans Morgen Freiheit.

Sans entrer dans le détail des liens entre le communisme et une partie de l’intelligentsia yiddishophone aux Etats-Unis, contentons-nous de dire que l’aspect qui nous intéresse ici est la continuité entre cette page largement oubliée de l’histoire juive aux Etats-Unis et la présence actuelle de nombreux Juifs dans les manifestations anti-Israël depuis le 7-Octobre. Cet événement-charnière a en effet fait ressurgir, depuis le fin fond des oubliettes de l’histoire juive au vingtième siècle, des mouvements idéologiques (et même des postures idéologiques) qu’on pensait relever d’un passé entièrement révolu. C’est là que l’article de Moran Sharir dans Ha’aretz prend tout son importance et sa signification.

“Angel”, écrit-il, “représente de nombreux Juifs de gauche, qui ne se contentent pas de s’éloigner d’Israël, mais qui s’assurent que leur posture d’éloignement soit publique et très démonstrative. Il est important pour eux de montrer qu’ils ne cherchent pas à réparer l’Etat juif, mais qu’ils s’en distancient totalement, à la fois à l’égard de son fondement théorique et des habitants juifs qui le peuplent…”

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“Se faire bien voir des goyim”

“Les Juifs”, poursuit Sharir, “ont toujours tenté de trouver des moyens de se faire bien voir des goyim et de survivre jour après jour, à l’abri des pogromes. Une de leurs techniques de survie consistait à se désigner comme les “bons Juifs”, afin de se séparer des “mauvais Juifs”. Les “bons Juifs” cherchaient à s’assimiler dans leur environnement. Max Neumann, fondateur de “l’Union des Juifs allemands patriotes”, accusait en son temps les Juifs de l’Europe orientale (“Ostjuden”) d’être responsables des pogromes qui les frappaient en raison de leur refus de s’assimiler dans la société environnante”. On retrouve exactement la même posture aujourd’hui, des Juifs de gauche antisionistes faisant porter à Israël la responsabilité du pogrome du 7-Octobre?

“Les Juifs de gauche à travers le monde”, écrit encore Sharir, “savent bien qu’aujourd’hui, dans les cercles de la gauche, il ne suffit pas de s’opposer à la politique du gouvernement israélien, mais qu’il faut réfuter l’existence même de l’Etat d’Israël. Cette semaine, Ha’aretz a publié l’information selon laquelle des musiciens de jazz israéliens qui vivent depuis des années en Europe et aux Etats-Unis y sont l’objet d’une campagne de boycott. Celle-ci ne se fonde pas sur leurs liens actuels présumés avec Israël, mais sur leur histoire personnelle, étant nés et ayant grandi en Israël…”

“Libi Lenkiski, militante de gauche américaine et ancienne directrice du New Israel Fund (N.d.A.: Fondation qui finance des dizaines d’associations propalestiniennes en Israël), a récemment posté un film dans lequel elle fait l’éloge de son grand-père, militant bundiste qui avait refusé de monter en Israël après la Seconde Guerre mondiale…” Voilà à quoi sont réduits aujourd’hui les Juifs de gauche aux Etats-Unis”, explique Sharir : “Il ne suffit plus d’exprimer son dégoût de la politique israélienne, il faut remonter trois générations en arrière pour démontrer que vos grands-parents eux aussi s’opposaient à l’idée même d’un Etat juif”. (à suivre…)

© Pierre Lurçat

Le grand désarroi des Juifs de gauche après le 7-Octobre (I):

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