Parfois, le journalisme cesse d’éclairer les faits pour devenir un exercice de simplification idéologique. C’est précisément l’impression laissée par le reportage de Stanislas Poyet dans « Le Figaro » consacré au « Jour de Jérusalem ». Sous couvert de décrire les excès d’une petite minorité radicale, l’article finit par présenter des milliers d’Israéliens venus célébrer un moment fondateur de leur histoire comme une masse uniforme de fanatiques haineux. Ce n’est plus du reportage : c’est une mise en accusation collective.
Stanislas Poyet ne fait plus du journalisme, il fait du militantisme maquillé en reportage. Une fois de plus, un correspondant occidental débarque à Jérusalem avec une conclusion déjà écrite : les Juifs israéliens sont forcément des « extrémistes », des « suprémacistes », des « colons violents ». Tout le reste est effacé.
Le « Jour de Jérusalem » ne commémore pas une « conquête coloniale » sortie du néant historique. Pour des millions de Juifs à travers le monde, cette journée marque la réunification de Jérusalem en 1967 et le retour d’un peuple à son cœur spirituel et historique après dix-neuf années durant lesquelles les Juifs furent interdits d’accès à leurs lieux saints sous contrôle jordanien. On peut débattre du statut politique de Jérusalem. On peut critiquer certaines politiques israéliennes. Mais effacer la dimension historique, religieuse et émotionnelle de cette journée revient à mutiler volontairement la réalité.
Le reportage de Stanislas Poyet choisit pourtant un angle unique : la peur, la haine, l’extrémisme. Chaque image, chaque citation, chaque scène est construite pour suggérer qu’Israël nationaliste serait intrinsèquement raciste.
Les milliers de familles, de jeunes, d’anciens combattants, d’étudiants religieux ou laïques venus chanter, danser et célébrer dans la joie l’unification de Jérusalem disparaissent totalement du récit. Ils deviennent invisibles. Seule subsiste une galerie de caricatures destinée à conforter les préjugés d’un certain lectorat européen.
Oui, il existe en Israël des groupes extrémistes. Oui, certains slogans scandés lors de certaines marches sont condamnables et doivent être dénoncés avec fermeté. Une démocratie digne de ce nom doit regarder ses propres excès en face. Mais transformer les débordements d’une dizaine de jeunes en portrait général d’un événement national relève d’une méthode intellectuellement malhonnête.
Ce que le reportage omet également de mentionner, c’est le climat de confrontation entretenu autour de cette journée depuis des années.
Des groupes militants d’extrême gauche israéliens et propalestiniens viennent régulièrement provoquer les cortèges, cherchant parfois l’incident ou la confrontation médiatique afin de produire des images exploitables à l’international.
Toute violence doit être condamnée, quel qu’en soit l’auteur. Mais passer sous silence ces provocations violentes tout en décrivant uniquement des « hordes nationalistes » crée une narration déséquilibrée où les Israéliens religieux apparaissent systématiquement comme les seuls agresseurs.
Stanislas Poyet est payé a mentir, il est activiste, pas journaliste.
Le plus frappant reste sans doute le vocabulaire employé. On parle de « colons terrorisant les Palestiniens », de « suprémacistes », de « haine décomplexée ». Ces termes extrêmement lourds ne sont pas neutres : ils construisent un cadre moral précis dans lequel le lecteur est invité à voir les Juifs israéliens nationalistes non comme des citoyens célébrant un événement historique, mais comme des oppresseurs quasi pathologiques.
Cette manière de couvrir Israël révèle un biais plus profond du journalisme occidental contemporain. Lorsqu’un mouvement national juif affirme son identité, son histoire ou son attachement à Jérusalem, il est immédiatement suspecté de fanatisme ethnique. À l’inverse, les expressions les plus radicales du nationalisme palestinien sont souvent relativisées, contextualisées ou excusées par l’occupation, la frustration ou la colère.
Le résultat est une asymétrie morale permanente : Israël doit être parfait pour mériter d’exister normalement. Ses adversaires, eux, n’ont qu’à être « compréhensibles ».
Il est également frappant de constater l’absence presque totale de contexte sécuritaire. Jérusalem n’est pas une ville européenne vivant dans une stabilité paisible. Israël fait face depuis des décennies à des attentats, des attaques au couteau, des tirs de roquettes, des campagnes terroristes et une délégitimation constante de son existence même. Cela ne justifie ni insultes ni violences contre des innocents. Mais cela explique pourquoi les questions d’identité nationale, de souveraineté et de sécurité y sont vécues avec une intensité particulière.
Le récit médiatique dominant préfère pourtant réduire cette complexité à un schéma simpliste : le Palestinien incarne la victime absolue ; l’Israélien religieux devient automatiquement le bourreau.
Or la réalité israélienne est infiniment plus complexe. Israël est une démocratie vibrante, traversée de débats internes féroces, où des journalistes critiquent librement leur gouvernement, où des ONG attaquent les politiques publiques devant les tribunaux, où Arabes et Juifs siègent ensemble au Parlement et dans les hôpitaux, les universités et les entreprises.
Présenter le « Jour de Jérusalem » uniquement à travers quelques images de tensions revient à faire de la réduction militante plutôt que du journalisme honnête.
Il existe enfin un paradoxe troublant. Une partie de l’élite médiatique européenne prétend combattre les stéréotypes et les amalgames. Pourtant, lorsqu’il s’agit des Juifs israéliens religieux ou nationalistes, les généralisations deviennent soudain acceptables. Quelques vidéos virales suffisent à salir collectivement une foule immense venue célébrer sa mémoire historique.
On n’accepterait jamais un tel traitement pour d’autres peuples ou d’autres identités nationales.
Le rôle du journalisme n’est pas d’idéaliser Israël. Il est de montrer la réalité dans toute sa complexité : les excès comme les célébrations, les tensions comme les aspirations légitimes, les provocations comme les moments de fraternité. À force de ne voir en Jérusalem qu’un décor de confrontation, certains correspondants étrangers finissent par ne plus comprendre ce que cette ville représente pour ceux qui y vivent.
Jérusalem A ETE LIBEREE DE L’OCCUPATION ILLEGALE JORDANIENNE EN 1967, elle est disputée. Jérusalem est passionnelle. Jérusalem est politique. Mais Jérusalem est aussi une ville de mémoire, de foi et d’espérance pour le peuple juif.
Et cela mérite d’être raconté avec davantage d’équilibre, de rigueur et d’honnêteté intellectuelle.
Le problème n’est plus le manque d’équilibre. Le problème, c’est la malhonnêteté assumée.
Stanislas Poyet ne décrit pas Jérusalem : il construit un acte d’accusation contre les Juifs israéliens. Son reportage est calibré pour produire une seule émotion chez le lecteur : le dégoût. Tout est sélectionné, orienté, dramatisé. Les dizaines de milliers d’Israéliens venus célébrer pacifiquement Jérusalem disparaissent totalement. Pourquoi montrer la joie quand on peut fabriquer la peur ?
Le Figaro parle de « suprémacistes », de « haine raciste », de « colons terrorisant les Palestiniens », mais oublie soigneusement les provocations d’activistes d’extrême gauche venus chercher l’affrontement et les images de chaos. Ce n’est pas un oubli. C’est un choix éditorial.
Toujours la même mécanique : essentialiser les Juifs israéliens, criminaliser le sionisme, présenter toute affirmation d’identité juive à Jérusalem comme une forme d’extrémisme.
Quand des foules palestiniennes glorifient des terroristes, les médias trouvent des excuses sociologiques. Quand des Juifs chantent avec des drapeaux israéliens dans leur capitale historique, ils deviennent soudain des fanatiques dangereux.
Cette couverture n’a rien de courageux. Elle est paresseuse, idéologique et profondément biaisée.
Le Figaro et Stanislas Poyet ne cherchent plus à comprendre Israël. Ils cherchent à le faire condamner.
© Jean Vercors
