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Je ne sais pas ce qui, en moi, refusa de devenir ce que lâon mâavait fait.
Longtemps, jâai cru que cela sâappelait la force. Câest le mot que lâon donne aux survivants lorsquâon veut les admirer sans avoir Ă comprendre par quelle obscure nĂ©cessitĂ© ils ont continuĂ©. On dit : elle est forte, comme si la force Ă©tait une vertu simple, une qualitĂ© droite, presque morale. Mais la force nâa rien dâun beau principe. Elle nâest ni pure, ni sereine. Elle appartient au corps, Ă la fatigue, Ă la honte, aux sursauts sourds, aux colĂšres basses, Ă ces instants oĂč lâon ne se reconnaĂźt plus tout Ă fait et oĂč, pourtant, il faut bien continuer dâĂȘtre soi. Elle nâĂ©lĂšve pas toujours. Elle arrache. Elle ne console pas. Elle maintient.
Je nâai pas Ă©tĂ© sauvĂ©e par la douceur. Je nâai pas Ă©tĂ© sauvĂ©e par lâenfance. Je nâai pas Ă©tĂ© sauvĂ©e par une mĂšre. Il y eut des bras, pourtant. Ceux de mon pĂšre, dâabord, bras dâhomme rude, bras dâhomme ancien, parfois durs, parfois maladroits, traversĂ©s par une guerre dont je ne savais presque rien, mais dont je devinais quâelle avait laissĂ© en lui des rĂ©gions fermĂ©es, des silences durcis, une maniĂšre grave dâaimer sans toujours savoir protĂ©ger. Ceux de mes grands-parents, ensuite, qui me donnĂšrent, au milieu du dĂ©sordre, quelques gestes sĂ»rs, quelques jours respirables, quelques habitudes simples, quelque chose qui ressemblait moins au bonheur quâĂ la possibilitĂ© de ne pas disparaĂźtre.
CâĂ©tait peu.
CâĂ©tait dĂ©jĂ beaucoup.
Mais je ne crois plus que lâon soit sauvĂ© par un lieu, ni par un nom, ni mĂȘme par lâamour lorsquâil arrive trop tard, trop peu, ou trop blessĂ© lui-mĂȘme pour rĂ©parer ce qui fut dĂ©truit. Lâamour aide. Il Ă©claire. Il accompagne parfois. Mais il ne nous dĂ©livre pas de notre situation. Il ne choisit pas Ă notre place. Il ne prend pas notre corps, notre mĂ©moire, notre honte, notre passĂ©, pour en faire une existence habitable. Ce travail-lĂ demeure Ă nous. Il est injuste quâil demeure Ă nous, puisque nous nâavons pas choisi le malheur. Mais il demeure Ă nous tout de mĂȘme.
Il faut vivre avec ce que lâon nâa pas choisi.
Et dĂ©cider ce que lâon en fera.
Il y a des enfances oĂč lâon peut encore fuir. Fuir vers une chambre, vers un pĂšre, vers une main, vers une parole. Mais que fait lâenfant lorsque le danger porte le nom mĂȘme de la mĂšre ? Vers qui courir lorsque celle qui devait ouvrir les bras devient le loup dans la maison, la peur au milieu du jour, lâamour et la menace confondus dans un mĂȘme visage ? Ce qui devait rassurer effraie. Ce qui devait nourrir dĂ©vore. Le monde se renverse, et lâenfant apprend trop tĂŽt cette vĂ©ritĂ© presque imprononçable : il peut falloir survivre Ă celle dont il attendait la vie.
On appelle cela, dans les livres, lâattachement dĂ©sorganisĂ©. Le mot est juste, mais il est froid. Il dit mal lâimpasse absolue, cette panique sans dehors oĂč lâenfant ne sait plus sâil doit tendre les bras ou se protĂ©ger de ceux qui sâavancent vers lui. Car fuir, oui â mais fuir vers qui, quand la mĂšre est le loup ?
Et pourtant, quelque chose en moi nâa pas disparu.
Je ne sais pas sâil faut appeler cela volontĂ©. Ce serait trop clair, trop adulte, trop dĂ©jĂ pensĂ©. La volontĂ© vient plus tard, lorsque lâon sait nommer, choisir, se tenir devant soi-mĂȘme. LĂ , câĂ©tait plus ancien. Plus enfoui. Dâavant les mots, presque dâavant lâidĂ©e. Une persistance obscure de lâĂȘtre. Une fidĂ©litĂ© premiĂšre. Ce que dâautres appelleraient peut-ĂȘtre le vrai soi, le noyau secret, la part qui ne consent pas Ă se laisser entiĂšrement abolir.
Je ne savais pas encore que je refusais.
Je refusais déjà .
Câest ici que le dĂ©terminisme se fissure. Non quâil nâexiste pas. Il existe, bien sĂ»r. Il est dans les familles, les corps, les classes, les hĂ©ritages, les humiliations, les maisons sans paix, les enfances sans secours. Il est dans la phrase que lâon vous rĂ©pĂšte jusquâĂ ce quâelle devienne presque votre voix. Il est dans le regard qui vous assigne, dans la honte qui vous colle Ă la peau, dans la peur qui vous prĂ©cĂšde avant mĂȘme que vous ayez parlĂ©. Il pĂšse. Il marque. Il courbe. Il entame.
Mais il nâexplique pas tout.
Sâil expliquait tout, aucun ĂȘtre ne dĂ©borderait jamais ce quâon a fait de lui. Aucun enfant humiliĂ© ne deviendrait autre chose que lâhumiliation reçue. Aucun mal-aimĂ© ne saurait aimer. Aucun ĂȘtre blessĂ© ne pourrait refuser de transmettre la blessure. Or cela arrive. Pas toujours. Pas Ă tous. Et il serait indĂ©cent de faire de cette possibilitĂ© une morale contre ceux qui nâont pas pu. Il y a des vies si Ă©crasĂ©es, des solitudes si closes, des violences si continues quâelles ne laissent presque aucun passage. Tout le monde ne trouve pas en soi la force de combattre ce qui lâa formĂ© contre lui-mĂȘme. Tout le monde ne rencontre pas, au bon moment, un visage, une phrase, un livre, une main, une chance minuscule capable dâempĂȘcher lâeffondrement.
Mais si la libertĂ© est inĂ©galement distribuĂ©e, cela ne prouve pas que le dĂ©terminisme soit absolu. Cela prouve seulement que la libertĂ© nâest pas une abstraction. Elle nâest pas ce grand mot propre et glorieux que lâon prononce loin des ruines. Elle est une lutte situĂ©e, charnelle, difficile, parfois dĂ©risoire. Une lutte avec ce que lâon a reçu. Avec ce que lâon nâa pas reçu. Avec ce qui manque. Avec ce qui mord encore.
Je nâai pas vaincu mon enfance. Je me mĂ©fie des phrases qui arrangent trop bien la douleur. On ne vainc pas ce qui vous a traversĂ©e avant mĂȘme que vous sachiez vous dĂ©fendre. On ne sort pas pure de ce qui vous a fondĂ©e dans la peur. On avance avec des restes, des retours, des colĂšres, des fragilitĂ©s, des ombres qui se relĂšvent au dĂ©tour dâun mot. Mais ne pas vaincre entiĂšrement ne veut pas dire ĂȘtre vaincue. Il y a une diffĂ©rence immense entre porter une blessure et lui remettre le gouvernement de sa vie.
Je crois que câest cela que je veux comprendre.
Ne pas devenir la haine qui mâavait regardĂ©e.
Ne pas faire de la violence ma langue maternelle.
Ne pas croire que lâenfant humiliĂ©e devait reprendre contre elle-mĂȘme la sentence de ceux qui lâavaient abaissĂ©e.
Ne pas laisser une mÚre, par sa ruine, sa rage et son désastre, décider de la forme entiÚre de ma vie.
Car il y a une tentation terrible, dans lâenfance abĂźmĂ©e : croire ceux qui nous ont dĂ©signĂ©s. Reprendre leurs mots. Habiter leur regard. Faire de leur mĂ©pris une vĂ©ritĂ© intĂ©rieure. Alors autrui ne nous juge plus seulement du dehors ; il sâinstalle en nous, il parle en nous, il nous condamne depuis nous-mĂȘmes. La honte devient une seconde peau. La condamnation devient habitude. On croit penser, et lâon rĂ©pĂšte. On croit se connaĂźtre, et lâon obĂ©it encore.
VoilĂ le piĂšge.
Je ne sais pas pourquoi je nâai pas entiĂšrement cĂ©dĂ©.
Je sais seulement quâil y eut, au fond de moi, une fidĂ©litĂ© plus ancienne que ma peur. Peut-ĂȘtre une fidĂ©litĂ© Ă lâenfant que jâavais Ă©tĂ© avant quâon ne la rĂ©duise Ă la honte. Peut-ĂȘtre une fidĂ©litĂ© Ă ceux qui, malgrĂ© tout, mâavaient portĂ©e. Peut-ĂȘtre une fidĂ©litĂ© Ă mon pĂšre, non Ă lâhomme rĂȘvĂ©, non Ă lâhomme parfait, mais Ă cette part de lui qui mâest restĂ©e dans le sang comme une braise mauvaise et magnifique.
On mâa souvent dit que je lui ressemblais. Ma mĂšre elle-mĂȘme me le jetait au visage comme une faute : tu es comme ton pĂšre. Elle croyait me condamner. Peut-ĂȘtre me dĂ©signait-elle, sans le savoir, une des sources de ma survie.
Car il y avait en lui, et il y a peut-ĂȘtre en moi, cette fureur Ă©trange de ne pas laisser la vie passer sans y mordre. Cette maniĂšre de souffrir, oui, mais de se relever pour rire encore, chanter encore, aimer encore, boire un verre, serrer des amis, remplir les jours de souvenirs avant que le temps ne les dĂ©vore. Je ne veux pas vivoter. Le mot mĂȘme me fait horreur. Je veux vivre. Vivre vraiment. Non pour prouver. Non pour venger. Non pour rĂ©pondre Ă ceux qui mâont salie. Vivre pour moi.
Pour que ce soit moi.
Je sais trop que la vie est fragile. Je sais trop que le corps nous trahit, quâil sâabĂźme, quâil tombe, quâil se dĂ©fait sous nos yeux avec cette indĂ©cence lente du temps. La mort mâeffraie. Le vieillissement me rĂ©volte. Je ne comprends pas que lâon doive mourir ainsi, en assistant Ă sa propre disparition, en voyant dans le miroir une Ă©trangĂšre prendre peu Ă peu la place de celle que lâon fut. Cette pensĂ©e me poursuit. Elle mâaccompagne comme une basse continue. Et pourtant, câest peut-ĂȘtre Ă cause dâelle que je veux tant vivre. Parce que tout passe. Parce que tout sâen va. Parce que lâinstant est bref, brutal, brĂ»lant, et quâil faut parfois le saisir avec les deux mains.
MĂȘme si la vie ne vaut rien, rien ne vaut la vie. MĂȘme si elle nous donne sa part de boue, de perte, de fatigue et dâhumiliation, il y a, de lâautre cĂŽtĂ© de cette tartine noire, un peu de confiture encore. Un Ă©clat. Un rire. Une table. Une chanson. Une semaine dâanniversaire malgrĂ© le fauteuil, malgrĂ© la douleur, malgrĂ© le corps empĂȘchĂ©. Dix ans de malheur ne suffisent pas toujours Ă effacer un seul instant de joie vĂ©ritable.
VoilĂ ce que je sais.
VoilĂ ce que je veux garder.
Peut-ĂȘtre que tout commence lĂ . Non dans une guĂ©rison, car je ne sais pas si lâon guĂ©rit vraiment de ce qui vous a dâabord fondĂ©e contre vous-mĂȘme. Non dans une victoire, car les victoires intĂ©rieures ne ressemblent jamais aux statues quâon leur dresse. Non dans la paix, car la paix nâest souvent quâun repos bref entre deux retours de mĂ©moire. Tout commence peut-ĂȘtre plus humblement, dans cette dĂ©cision presque sans voix par laquelle un ĂȘtre comprend quâil nâest pas seulement ce quâon a fait de lui.
On mâavait faite avec de la violence.
Mais il me restait Ă dĂ©cider ce que jâen ferais.
Et peut-ĂȘtre ai-je dĂ©cidĂ© cela : ne pas seulement vivre.
Mais plutĂŽt Sur-Vivre.
Â©ïž NataneliÂ
đ· 1976 papa & moi
Nataneli Lizee est journaliste et Correspondante de Presse
