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Lundi dernier, 11 mai 2026, le New York Times a publié dans ses pages opinion une tribune signée Nicholas Kristof, deux fois prix Pulitzer, intitulée « The Silence That Meets the Rape of Palestinians ».
Le texte affirme que la violence sexuelle contre les Palestiniens fait partie de « l’appareil sécuritaire » israélien. Il s’appuie sur quatorze témoignages. Il décrit, parmi d’autres allégations, des viols commis avec des matraques, des barres métalliques, des carottes.
Et puis, au détour d’un paragraphe, il y a cette phrase qui a fait basculer l’article du registre de l’enquête contestable à celui de la fable obscène : Kristof y évoque, en s’appuyant sur des « rapports », des chiens dressés par les forces israéliennes pour violer des prisonniers palestiniens.
L’auteur lui-même concède, dans son propre texte, qu’« il n’existe aucune preuve que les dirigeants israéliens ordonnent des viols ». Il ajoute que, quand on lui suggère que des témoins palestiniens pourraient fabriquer des accusations pour ternir Israël, cela lui « semble tiré par les cheveux ».
Voilà donc le standard de preuve d’un texte publié par le plus prestigieux quotidien américain : aucune preuve matérielle, aucune expertise médico-légale, aucune corroboration indépendante, et une présomption explicite de vérité accordée à des témoignages dont plusieurs proviennent, comme l’a documenté l’ONG NGO Monitor, d’Euro-Med Human Rights Monitor, dont le fondateur Ramy Abdu a été photographié à plusieurs reprises au côté de hauts responsables du Hamas, dont Ismail Haniyeh en 2011 et Osama Hamdan en 2013.
Le ministère israélien des Affaires étrangères a qualifié l’article, sur son compte officiel, de « l’un des pires blood libels jamais parus dans la presse moderne ». Deborah Lipstadt, ancienne envoyée spéciale du département d’État américain pour la lutte contre l’antisémitisme — historienne de la Shoah, ce n’est pas une polémiste de comptoir — a demandé publiquement au Times : « N’ont-ils donc plus aucun sens de la décence et de la responsabilité journalistique ? ».
La réponse est oui. Et l’éditeur peut, le lendemain, défendre l’article sur X en arguant qu’il est « adossé à des études indépendantes », alors même que ces « études indépendantes » sont, pour l’essentiel, des rapports émanant d’une ONG dont les liens avec le Hamas sont publiquement documentés depuis plus d’une décennie.
Le timing de la publication mérite, à lui seul, qu’on s’y arrête. Le mardi 12 mai, soit le lendemain de la tribune Kristof, paraissait Silenced No More, rapport de près de 300 pages de la Civil Commission on October 7 Crimes Against Women and Children. Le document s’appuie sur plus de 430 entretiens et témoignages, sur l’examen de plus de 10 000 photographies et vidéos, pour établir la systématicité des violences sexuelles commises par le Hamas le 7 octobre 2023 et contre les otages détenus à Gaza.
Vingt-quatre heures avant la sortie de ce rapport, le New York Times publiait donc une tribune qui mettait sur le même plan, dans un même paragraphe, les viols documentés du 7 octobre et les « chiens violeurs » sortis des rapports d’une ONG liée au Hamas.
Le professeur Gerald Steinberg, fondateur de NGO Monitor, a posé la question publiquement sur X : quelle est la probabilité que la coïncidence soit fortuite ? Il a répondu lui-même : « Je dirais zéro. » On peut juger l’accusation excessive. On peut aussi se demander, plus modestement, quelle est la séquence éditoriale qui conduit un journal à publier ce texte-là, ce jour-là.
L’épisode Kristof n’est pas isolé. Le dossier des erreurs, des rectifications et des excuses du Times sur les sujets israéliens et juifs s’est épaissi à un rythme accéléré ces dernières années, au point qu’il dessine non plus une série d’accidents, mais une trajectoire. Repassons-en les jalons.Septembre 2000. Une photo distribuée par l’AP et reprise par le Times montre un jeune homme ensanglanté, à genoux, et un policier israélien matraque à la main. La légende identifie l’homme comme « une victime palestinienne de la nouvelle Intifada ». Le jeune homme s’appelle en réalité Tuvia Grossman. Il est juif américain, étudiant à Chicago, et il vient d’être lynché par une foule palestinienne. Le policier israélien le protégeait. Le père de Tuvia Grossman a immédiatement écrit au journal. Il a fallu plusieurs rectifications, espacées, pour que la légende soit corrigée.Avril 2019. L’édition internationale publie un dessin où Benjamin Netanyahou apparaît en chien-guide, collier orné d’une étoile de David, tirant un Donald Trump aveugle coiffé d’une kippa. Le quotidien parlera d’« erreur de jugement », puis présentera des excuses plus formelles, prendra des sanctions internes, et finira par supprimer les dessins de presse politique de son édition internationale. Personne, au Times, n’a expliqué pourquoi un tel dessin avait pu être validé. Les codes iconographiques mobilisés — le Juif manipulant le pouvoir, l’animalisation — appartenaient à un registre que tout journaliste sérieux est censé reconnaître au premier coup d’œil.
17 octobre 2023. Quelques jours après le 7 octobre, le Times publie en alerte mobile, en gros titre, en bandeau social : un hôpital de Gaza, al-Ahli, a été frappé par une frappe aérienne israélienne, des centaines de morts. La source est le Hamas. Quelques heures plus tard, les renseignements américains, puis le renseignement militaire français, puis une enquête de Human Rights Watch, puis des analyses open-source convergent : il s’agit très probablement de l’échec d’un tir de roquette palestinien.
Le Times finira par publier une note de l’éditeur, reproduite intégralement par Nieman Lab, reconnaissant que sa couverture initiale « s’est trop appuyée sur les déclarations du Hamas » et a « laissé aux lecteurs une impression incorrecte » de ce qui était su et de la fiabilité du récit.
La rectification arrive après que la fausse information a fait le tour du monde, alimenté des manifestations, provoqué l’annulation d’un sommet diplomatique régional. Dans le journalisme moderne, le premier titre est presque toujours le titre définitif.
Le Times le sait. Il a publié quand même.
22 décembre 2023. Titre du Times : « Gaza Deaths Surpass Any Arab Loss in Wars in Past 40 Years ».
Faux. Trivialement faux. Quiconque connaît un peu l’histoire récente du Moyen-Orient — la guerre Iran-Irak, la guerre civile syrienne, l’Irak, le Yémen — sait que les pertes côté arabe au cours des quatre dernières décennies se chiffrent par centaines de milliers.
Rectificatif publié le 28 décembre : il fallait lire « les pertes les plus lourdes du côté arabe dans une guerre avec Israël en quarante ans ». La rectification est trop tardive pour effacer ce qu’un titre a déjà fait : produire l’impression que la guerre menée par Israël à Gaza est, à elle seule, plus meurtrière que tout ce que la région a connu depuis 1983.
C’est faux, et c’est précisément la fausseté qui était utile.Juillet 2025. Photo en une, mobilisation émotionnelle maximale : un enfant de Gaza, squelettique, dans les bras de sa mère. L’image devient l’emblème mondial de la famine à Gaza. Elle remportera un prix Pulitzer. Quelques semaines plus tard, on apprend, par les médecins de l’enfant et par son dossier, qu’il souffrait de pathologies congénitales préexistantes, omises de la présentation initiale.
Le Times a fini par ajouter une note. Mais l’image, elle, avait déjà fait son travail. Et le Pulitzer, lui, est resté.Empilons maintenant ces cas : Grossman, le dessin de 2019, al-Ahli, le titre de décembre 2023, l’enfant de juillet 2025, et désormais les chiens violeurs de mai 2026. Six cas, plus de vingt-cinq ans, mais avec une accélération nette depuis 2023.
À chaque fois, le même schéma : une affirmation spectaculaire en première intention, défavorable à Israël, sourcée de manière douteuse ou présentée hors contexte ; une rectification ultérieure, plus discrète, après que le dommage est fait. C’est ce que les juristes anglo-saxons appellent un pattern of practice.
Ce n’est plus une suite d’erreurs. C’est une méthode. Cette méthode a une histoire. Et cette histoire est troublante, parce qu’elle remonte au moment où il aurait fallu, plus qu’à n’importe quel autre, que le journal de référence américain soit à la hauteur. Sous la direction d’Arthur Hays Sulzberger, propriétaire du Times pendant la Seconde Guerre mondiale, le journal a fait, sur la persécution des Juifs d’Europe, des choix qui font aujourd’hui l’objet d’un consensus scolaire écrasant. Les travaux de l’historienne Laurel Leff, en particulier son livre Buried by The Times, ont établi que le quotidien n’a pas, à proprement parler, plaidé pour l’exclusion des réfugiés juifs des États-Unis. Il a fait quelque chose de plus subtil, et à certains égards de plus grave : il a systématiquement dé-judaïsé la persécution. Ses éditoriaux parlaient du « problème des réfugiés » comme d’un « test de la civilisation », d’un « problème de l’humanité », et précisaient même, en juillet 1939, que ce n’était « ni un problème juif, ni un problème gentil ».
Or c’était précisément un problème juif. Les Juifs étaient persécutés en tant que Juifs. Refuser de le dire, c’était priver l’argument du sauvetage de sa force morale propre.Le mécanisme intellectuel est exactement celui qu’on retrouve aujourd’hui, en miroir : là où en 1939 il fallait noyer la spécificité juive dans le « problème de l’humanité », il faut désormais surdimensionner la souffrance palestinienne au point d’en faire l’événement le plus meurtrier du Moyen-Orient moderne, ou de la rapprocher, par la matraque et par le chien, de l’horreur du 7 octobre.
Dans les deux cas, on ne ment pas exactement. On déforme le cadre. Et c’est, dans un quotidien dont chaque mot fait jurisprudence pour des millions de lecteurs, infiniment plus efficace qu’un mensonge frontal.Il faut être honnête, et le dossier des historiens l’est : le Times de 1939-1945 a aussi publié des éditoriaux sympathiques aux réfugiés du Saint-Louis, et a réclamé en mars 1943 la révision du « formalisme glaçant » des lois d’immigration américaines.
Tout n’était pas noir.
Mais Sulzberger, juif lui-même, avait une obsession : ne surtout pas paraître « un journal juif ». De cette obsession est née une politique éditoriale qui, en pratique, a contribué à enterrer la nouvelle de l’extermination dans les pages intérieures, à diluer son caractère spécifique, à priver la cause du sauvetage de l’urgence sans laquelle aucune politique n’est possible.
Il y a une ligne directe entre ce refus d’écrire « les Juifs sont tués parce qu’ils sont juifs » et le confort intellectuel avec lequel, aujourd’hui, on publie une tribune qui met sur le même plan, dans la même phrase, le 7 octobre et un fantasme cynophile.
En juillet 2020, Bari Weiss, journaliste d’opinion recrutée par le Times précisément pour élargir l’éventail des voix après la déroute prédictive de 2016, a démissionné par une lettre ouverte. Cette lettre est aujourd’hui un document essentiel pour comprendre ce qui se passe dans l’édifice du 8th Avenue. Weiss y décrit un journal devenu « un espace de performance », où les sujets sont choisis et traités « pour satisfaire le plus étroit des publics » plutôt que pour permettre à un lecteur curieux de se faire sa propre opinion. Elle écrit, mot pour mot, qu’elle a dû « apprendre à laisser glisser les remarques sur le fait que j’écris encore une fois sur les Juifs ». Elle décrit des canaux Slack internes où, sous le regard de cadres dirigeants, des collègues postaient des emojis de hache à côté de son nom. Elle décrit une norme implicite selon laquelle Twitter — pas la rédaction en chef — est devenu le véritable éditeur du Times.
Quand on relit cette lettre à la lumière de Kristof, du titre de décembre 2023, de la photo de juillet 2025, on comprend mieux comment ces textes franchissent les étapes éditoriales. Ils les franchissent parce que la rédaction n’a plus, en interne, de mécanisme de friction. Les voix qui auraient pu, en réunion, poser la question gênante — « cette source est-elle vraiment indépendante ? » ; « peut-on biologiquement entraîner un chien à cela ? » ; « ce titre dit-il ce qu’on veut vraiment lui faire dire ? » — ces voix-là sont parties, ou bien elles ont appris à se taire.
Il faut conclure avec mesure, parce que la mesure est la seule arme efficace contre un journal qui en a perdu l’usage. Le New York Times compte encore d’excellents journalistes. Ses enquêtes économiques, scientifiques, culturelles restent souvent de premier plan.
Ce n’est pas un brûlot militant. C’est plus inquiétant : c’est une institution qui, sur certains sujets — Israël en tête, mais pas seulement — a perdu la capacité à se distinguer elle-même de l’activisme. Elle ne sait plus, ou ne veut plus, faire la différence entre un témoignage et une preuve, entre une source ONG et un acteur politique, entre une émotion légitime et un cadrage qui déforme.
Et quand un journal de cette envergure renonce à cette distinction, le coût social n’est pas mince. Des manifestations se rassemblent autour de titres qui seront rectifiés trois jours plus tard. Des synagogues new-yorkaises se font encercler par des foules qui citent, parfois textuellement, des phrases parues dans ses pages.
Le Times n’est pas un journal antisémite. Affirmer le contraire serait facile et serait faux. Ce qu’il est devenu, c’est un journal pour lequel l’idée que les Juifs, et l’État qu’ils ont fondé, pourraient avoir leur propre récit légitime de leur propre histoire est devenue, à tout le moins, une hypothèse qu’on traite avec une suspicion permanente. Cette suspicion, accumulée article après article, titre après titre, légende après légende, finit par produire quelque chose qui ressemble beaucoup à un parti pris. Et un parti pris dans un journal qui se revendique de l’objectivité n’est pas une opinion respectable.
C’est une trahison de contrat avec ses lecteurs. Lundi dernier, ce contrat a été déchiré en deux par un texte où l’on a osé écrire, dans les colonnes du journal qu’Adolph Ochs avait fondé en promettant qu’il accueillerait « toutes les nuances d’opinion », que des chiens étaient dressés à violer des prisonniers.
Il ne reste plus, à ce stade, qu’une question. Combien d’épisodes de ce type faudra-t-il avant que le mot « référence » accolé au New York Times devienne, simplement, une plaisanterie ?
© 2026 Pierre Rehov
Reporter, Réalisateur, notamment de « Pogrom(s) », un film de 90 minutes qui revient sur le massacre du 7 octobre 2023 dans le contexte historique d’une multitude d’autres massacres commis par des Musulmans contre des Juifs, tout au long de l’Histoire. Le film est diffusé largement aux USA et en Israël, mais ne trouva aucune distribution en France[

