Tribune Juive

Ashkénazes, Séfarades : la science contre les faussaires de l’histoire. Par Paul Germon

Il y a des débats historiques honnêtes. Et puis il y a des obsessions.

L’une des plus tenaces consiste à expliquer, avec des airs de profondeur universitaire, que les Juifs d’aujourd’hui — surtout les Ashkénazes — ne seraient finalement pas les descendants, même partiels, des anciens Judéens, mais les produits tardifs de conversions massives, de bricolages identitaires, de fictions nationales et, naturellement, de manipulations sionistes.

On connaît la musique.

Hier, les Juifs étaient trop orientaux pour appartenir vraiment à l’Europe. Aujourd’hui, ils seraient trop européens pour appartenir vraiment à l’Orient.

Hier, ils étaient des Sémites inassimilables. Aujourd’hui, ils seraient des Européens déguisés en Sémites.

Il faut reconnaître à cette dialectique une certaine souplesse : quoi qu’ils soient, les Juifs ont toujours tort d’exister là où ils sont.

La vieille rengaine khazare

Au cœur de cette mécanique revient périodiquement le nom des Khazars.

Les Khazars furent un peuple turcique installé entre la mer Noire et la mer Caspienne. Une partie de leur élite s’est probablement convertie au judaïsme au Moyen Âge. Voilà le fait historique.

Puis commence la prestidigitation.

À partir d’une conversion partielle, limitée, mal documentée dans son ampleur démographique, certains ont voulu fabriquer une origine globale des Juifs ashkénazes. Les Ashkénazes ne viendraient donc plus de Judée, ni du monde méditerranéen juif antique, mais du Caucase khazar.

Idée commode.

Idée séduisante.

Idée politiquement utile.

Car si les Juifs ashkénazes sont des Khazars, alors leur lien avec Jérusalem devient suspect. Et si ce lien devient suspect, alors l’État d’Israël peut être présenté non plus comme le retour imparfait, conflictuel, discutable mais historiquement intelligible d’un peuple sur sa terre ancestrale, mais comme une pure imposture coloniale.

Le problème, c’est que la science moderne ne suit pas.

Les études génétiques disponibles ne montrent pas une origine khazare majoritaire des Ashkénazes. Une étude de Doron Behar et de son équipe conclut explicitement à l’absence de preuve génétique sérieuse en faveur d’une origine khazare dominante des Juifs ashkénazes.

Cela ne signifie pas qu’aucun apport khazar n’ait jamais existé. L’histoire humaine n’est pas une chambre stérile. Mais transformer une possibilité marginale en origine principale relève moins de l’histoire que de la propagande.

Ce que montre la génétique

Depuis les années 2000, les études génétiques sur les populations juives se sont multipliées. Elles portent sur l’ADN autosomal, les lignées paternelles, les lignées maternelles, les proximités entre groupes, les effets fondateurs et les mélanges régionaux.

Le résultat général est clair : les principales populations juives — Ashkénazes, Séfarades, Mizrahim, Juifs d’Afrique du Nord — partagent une parenté mesurable et une composante moyen-orientale/levantine, tout en portant les traces de mélanges locaux.

Ce n’est pas le récit d’une pureté.

C’est le récit d’une continuité.

Les Ashkénazes portent une forte composante européenne, notamment méditerranéenne. Les Séfarades portent les traces de l’Ibérie, du Maghreb, de l’Empire ottoman. Les Juifs orientaux ont leurs propres histoires, leurs propres brassages, leurs propres enracinements régionaux.

Mais sous ces différences, un socle commun demeure.

La diaspora a transformé le peuple juif.

Elle ne l’a pas dissous.

Et c’est précisément ce point qui dérange : après deux mille ans d’exils, de persécutions, d’expulsions, de conversions forcées, de ghettos, de massacres et de dispersion, il reste quelque chose. Une mémoire. Une langue sacrée. Un droit. Une liturgie. Une filiation culturelle. Et même, partiellement, une parenté biologique.

Shlomo Sand ou l’histoire comme instrument politique

C’est ici qu’intervient Shlomo Sand, dont le livre Comment le peuple juif fut inventé a rencontré un succès considérable dans certains milieux européens.

Il y développait l’idée que le peuple juif, tel qu’il est compris aujourd’hui, serait largement une construction moderne ; que les diasporas viendraient surtout de conversions ; et que le récit de continuité nationale aurait été fabriqué par le sionisme.

Le succès du livre tient moins à sa solidité historique qu’à son utilité idéologique.

Il offrait à une partie du monde intellectuel ce qu’elle désirait entendre : Israël ne serait pas seulement critiquable dans ses politiques ; il serait illégitime dans son principe même.

La nuance est capitale.

Critiquer un gouvernement israélien est légitime.

Discuter le sionisme politique est légitime.

Débattre des frontières, des guerres, des erreurs, des fautes, des tragédies, est légitime.

Mais nier au peuple juif toute continuité historique avec Israël, c’est autre chose. C’est une entreprise de déracinement symbolique.

Or cette entreprise se heurte à un faisceau de faits : textes, archéologie, liturgie, mémoire collective, continuité communautaire, présence juive jamais totalement interrompue en terre d’Israël, et désormais données génétiques.

Le paradoxe antisémite

Le plus frappant est le retournement.

Pendant des siècles, les Juifs furent accusés de ne pas être européens.

Puis, dès qu’ils redeviennent souverains au Levant, on les accuse soudain de l’être trop.

On les a expulsés comme Juifs.

On les a enfermés comme Juifs.

On les a massacrés comme Juifs.

On les a exterminés comme Juifs.

Et maintenant, les mêmes familles idéologiques — ou leurs héritiers intellectuels — viennent expliquer que les Juifs ne formeraient pas vraiment un peuple.

C’est admirable de cynisme.

Hier : “Vous êtes étrangers chez nous.”

Aujourd’hui : “Vous êtes étrangers chez vous.”

L’ADN ne donne pas un titre de propriété

Il faut pourtant éviter une erreur inverse.

La génétique ne fonde pas un droit politique. Aucun peuple moderne ne possède un acte de propriété biologique sur un territoire.

Les Italiens ne sont pas des Romains conservés dans l’ambre.

Les Grecs modernes ne sont pas les Athéniens de Périclès descendus intacts de l’Acropole.

Les Arabes contemporains eux-mêmes résultent d’immenses brassages.

L’ADN n’est pas un cadastre.

Mais il peut réfuter une imposture.

Et ici, il la réfute.

Il réfute l’idée selon laquelle les Juifs seraient une pure invention récente sans continuité profonde. Il réfute la fable d’une origine khazare globale. Il réfute le soupçon permanent jeté sur l’identité juive comme si elle devait, seule parmi toutes les identités du monde, présenter des certificats biologiques, liturgiques, archéologiques, historiques et notariés pour avoir le droit de se dire ancienne.

La conclusion simple

Les Juifs ne sont pas un peuple pur.

Aucun peuple ne l’est.

Les Juifs ne sont pas restés inchangés depuis l’Antiquité.

Aucun peuple ne le reste.

Mais les Juifs ne sont pas non plus une fiction.

Ils ne sont pas une invention de congrès sioniste, une ruse khazare, une mystification européenne, une note de bas de page de Shlomo Sand devenue manifeste politique.

Ils sont un peuple ancien, dispersé, métissé, persécuté, recomposé, mais continu.

Et c’est peut-être cela, au fond, qui rend fous leurs adversaires :

non pas que les Juifs aient disparu, mais qu’ils ne disparaissent jamais.

© Paul Germon

Références scientifiques

  • Doron M. Behar et al., No Evidence from Genome-Wide Data of a Khazar Origin for the Ashkenazi Jews, Human Biology, 2013.
  • Harry Ostrer & Karl Skorecki, The Population Genetics of the Jewish People, Human Genetics, 2013.
  • Doron M. Behar et al., The Genome-Wide Structure of the Jewish People, Nature, 2010.
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