Tribune Juive

Quand les Juifs de France ne se reconnaissent plus dans leurs représentants. Par Richard Abitbol

« Le plus dangereux n’est pas l’ennemi qui attaque, mais l’aveugle qui refuse de voir

Il faut désormais avoir le courage de dire ce qu’une immense partie des Juifs français pense tout bas : le CRIF, le Consistoire et une partie des institutions communautaires ne représentent plus réellement la base juive française.

Ils représentent un appareil. Un entre-soi.

Une sociologie vieillissante. Un logiciel politique périmé.

Une respectabilité médiatique devenue leur obsession principale.

Mais ils ne représentent plus la peur, la colère, le sentiment d’abandon et la lucidité tragique qui traversent aujourd’hui une grande partie des Juifs de France.

Et c’est précisément cela que les médias refusent de voir.

À lire certains articles — et plus encore à voir des responsables d’institutions juives aller se justifier dans un média comme Mediapart — on finit par se demander jusqu’où ira cette perte totale de repères. Bientôt quoi ? Une interview dans Rivarol pour expliquer aux Juifs ce qu’ils devraient penser et pour qui ils devraient voter ?

Le plus sidérant n’est même plus le discours de certains médias, dont l’hostilité obsessionnelle envers Israël et la complaisance envers certaines formes d’antisionisme sont connues. Non. Le plus sidérant est de voir des institutions censées défendre les Juifs de France venir chercher auprès de tels médias une forme de validation morale et politique contre leur propre base.

Et toujours avec la même grille caricaturale : les Juifs français seraient soudain devenus irrationnels, manipulés par la peur, séduits par l’extrême droite au point d’oublier leur propre histoire. Comme si le problème venait de la lucidité croissante de la base… et non de l’aveuglement persistant de ceux qui prétendent encore parler en son nom.

Et heureusement, le CRIF serait là pour les ramener à la raison. Quelle arrogance ! Quelle déconnexion surtout !

Car la réalité est exactement inverse : ce ne sont pas les Juifs français qui ont changé de réalité. Ce sont leurs représentants institutionnels qui refusent obstinément de voir celle du pays dans lequel nous vivons désormais.

Une représentativité devenue fictive

Le problème fondamental est celui de la légitimité.

Le CRIF n’est pas élu par les Juifs de France. Il fonctionne comme une fédération opaque d’associations et d’appareils internes dont l’immense majorité des Juifs ignore même les mécanismes de désignation.

Quant au Consistoire, chacun sait que les taux de participation aux élections consistoriales sont dérisoires. À peine quelques pourcents des membres se déplacent parfois. Quelques centaines de votants prétendent ainsi parler au nom de centaines de milliers de Juifs français.

Et ces institutions osent encore donner des leçons politiques à leur propre base. Le malaise est devenu immense.

L’affaire du rabbin Lewin l’a encore illustré brutalement : une fracture profonde existe désormais entre l’appareil institutionnel et une partie croissante des fidèles et des familles juives qui ne se sentent plus représentés, ni entendus, ni même compris.

La vérité est devenue insupportable : les institutions communautaires parlent encore comme si nous étions dans la France des années 1980. Mais les Juifs français vivent dans celle de 2026. Et ce n’est plus le même pays.

Les Juifs français ont compris avant les institutions

Pendant des décennies, les Juifs de France ont largement voté pour la gauche républicaine, le centre ou la droite modérée.

Pourquoi ? Parce qu’il existait un contrat implicite : la République protégeait les Juifs, l’antisémitisme était moralement disqualifié, Israël restait légitime, et l’État garantissait la sécurité physique des citoyens juifs. Ce contrat a explosé.

Depuis le 7 octobre, beaucoup ont vu avec stupeur :

Les Juifs français regardent alors autour d’eux. Et que voient-ils ?

Des écoles sous protection militaire. Des synagogues barricadées.

Des quartiers perdus.

Des agressions permanentes. Une haine décomplexée.

Et des institutions communautaires davantage préoccupées par leur image médiatique que par la hiérarchie réelle des dangers.

L’immense hypocrisie française

Le plus insupportable est peut-être ailleurs. Il réside dans l’hypocrisie devenue totale du système politico-médiatique français.

Oui, le Front national des origines comptait des figures sulfureuses. Oui, certains anciens collaborationnistes ou Waffen-SS y furent présents. Mais alors allons jusqu’au bout.

Pourquoi cette mémoire serait-elle éternellement éliminatoire pour les uns… mais jamais pour les autres ?

Pourquoi oublie-t-on systématiquement que la Collaboration traversa toute la société française ?

Pourquoi oublie-t-on que Marcel Déat venait de la SFIO ? Que Pierre Laval fut socialiste ?

Que quantité de hauts fonctionnaires de Vichy furent recyclés après-guerre ?

Que les pères de Lionel Jospin ou de Laurent Joffrin furent eux aussi liés à des épisodes troubles sans que cela ne disqualifie moralement leurs fils ?

Pourquoi Jacques Soustelle et Georges Bidault — immenses résistants mais engagés ensuite dans la mouvance Algérie française — sont-ils absous de toute damnation historique ?

Pourquoi Alain Robert peut-il être recyclé dans la droite classique ?

Pourquoi Gérard Longuet peut-il devenir ministre après avoir rédigé le programme économique du FN des années 1970 ?

Parce qu’en France, la mémoire n’est pas un principe moral. C’est une arme politique.

Le vrai scandale : l’antisémitisme n’est plus éliminatoire

Et c’est là que l’hypocrisie devient obscène.

Car pendant qu’on exige du RN qu’il expie éternellement les fautes réelles ou supposées de certains de ses fondateurs, l’antisémitisme contemporain, lui, n’est plus disqualifiant.

Voilà le vrai basculement historique.

LFI multiplie les ambiguïtés, les obsessions anti-israéliennes et les complaisances envers les discours islamistes ? Ce n’est pas éliminatoire.

Une partie de la gauche reprend tous les vieux ressorts de l’antisémitisme sous le vocabulaire du colonialisme et du privilège blanc ? Ce n’est pas éliminatoire.

La macronie pratique un anti-israélisme diplomatique permanent tout en laissant prospérer un climat d’insécurité pour les Juifs ? Ce n’est pas éliminatoire.

L’antisémitisme est désormais contextualisé. Relativisé.

Excusé.

Sociologisé.

Déconstruit.

Mais plus combattu avec clarté.

Et c’est précisément cela que beaucoup de Juifs français ne pardonnent plus.

Le basculement politique juif

Alors oui : une partie croissante des Juifs regarde désormais vers le RN, l’UDR ou une partie des LR. Non par amour idéologique. Non par nostalgie. Non par fascination. Mais parce qu’ils ont le sentiment que ce sont désormais les seuls à nommer clairement les dangers qu’ils vivent quotidiennement.

Roger Cukierman lui-même avait reconnu que Marine Le Pen était « irréprochable personnellement » sur la question de l’antisémitisme. Et depuis des années, beaucoup constatent une réalité simple : on peine à trouver chez elle des propos explicitement antisémites, alors que d’autres responsables politiques multiplient insinuations, relativisations ou obsessions anti-israéliennes sans jamais subir la même exclusion morale.

Voilà le vrai sujet

Les Juifs français ne votent plus selon les catégories idéologiques du XXe siècle. Ils votent selon une angoisse existentielle du présent. Et tant que les institutions communautaires refuseront de comprendre cela, le fossé continuera de devenir abyssal. Car une institution qui ne veut plus entendre sa base finit toujours par ne plus représenter qu’elle-même.

© Richard Abitbol

Président d’honneur de la Confédération Juifs de France et Amis d’Israël CJFAI, Conseil en relations internationales Conseils en stratégie de développements et d’investissements pour les Etats , et notamment pays émergents, et les grandes entreprises.

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