Tribune Juive

Pierre François Veil nous a quittés hier… Par Guillaume Erner

Pierre-François Veil, un ami disparu hier à l’âge de 72 ans. Son nom vous dit quelque chose, son prénom probablement moins, et c’était déjà dire beaucoup de lui, car Pierre-François Veil était un homme discret.

Pierre-François Veil, un ami disparu hier à l’âge de 72 ans. Son nom vous dit quelque chose, son prénom probablement moins, et c’était déjà dire beaucoup de lui, car Pierre-François Veil était un homme discret, peut-être parce qu’il est accablant de porter le nom de Simone Veil. La seule manière de s’en tirer, c’est d’être un homme de bien, un « Mensch », comme on dit en yiddish. Pierre-François Veil était cela, un « Mensch », un homme juste, un homme bon.

Pendant longtemps, il a présidé le comité français pour Yad Vashem. Yad Vashem, c’est une institution israélienne qui rassemble la mémoire de la Shoah, mais qui instruit aussi les dossiers de Justes parmi les nations. Autrement dit, qui examine avec rigueur si un homme, une femme, mérite ce titre, et pour le mériter, il faut avoir caché, protégé, sauvé des Juifs. Il faut l’avoir fait sans contrepartie au péril de sa vie, mais que voulait dire péril de sa vie en 1942, quand le simple fait de ne pas détourner les yeux pouvait déjà vous condamner ? Je n’ai jamais été convaincu par ce qu’Hannah Arendt écrivait sur la banalité du mal, je l’ai toujours été, en revanche, par l’extraordinaire du bien, peut-être parce que j’ai été élevé dans ce culte-là.

Je connais deux femmes, aujourd’hui de vieilles femmes, qui ont été sauvées enfants, elles avaient 12 et 7 ans, cachées dans un pensionnat de sœur, elles surprennent un jour une conversation : « la Gestapo va venir ». Elles sont juives, elles comprennent qu’elles doivent fuir, elles ne connaissent presque rien de cette Corrèze protectrice mais étrangère, elles savent seulement qu’il existe quelque part une ferme, la ferme des barjots, alors elle marche, elles errent dans les bois jusqu’à ce qu’un homme les rencontre et leur dise « Vous êtes les deux petites juives, nul ne sait comment s’appelait cet homme » : en yiddish on l’appellera un mensch, en français un Jean Valjean. Il aurait pu les livrer à la milice, il les a conduits à la ferme. Les barjots avaient déjà dînés, ils leur servent pourtant un repas, et surtout ils les ont abrités, une nuit, puis une autre, puis une autre encore, jusqu’à la défaite de l’Allemagne nazie. Pourquoi ont-ils fait cela ? Ils n’étaient pas plus militants que d’autres, pas plus héroïques que d’autres, pas forcément plus chrétiens, mais quelque chose en eux les obligeait, et c’est ainsi que ma mère et ma tante ont survécu.

C’est cela le mystère des Justes, et c’est à ce mystère que Pierre-François Veil a consacré une partie de sa vie, rendre un nom à ceux qui souvent n’en demandaient pas, honorer ces anonymes qui ont contribué à faire de la France ce pays où les trois quarts des juifs ont survécu. Voilà pourquoi je voulais ce matin rendre hommage à cet homme dont le métier était de rendre hommage.

© Guillaume Erner

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