« Ce qui importe, ce n’est pas l’origine des pouvoirs, c’est le contrôle continu et efficace que les gouvernés exercent sur les gouvernants. »
— Alain, Propos sur les pouvoirs
Il est temps de sortir de deux mythologies françaises qui se répondent et se nourrissent l’une l’autre : celle du président « au-dessus des partis » et celle de La IVème République prétendument impuissante, bavarde, condamnée par son parlementarisme. Ces deux mythes ont une fonction commune : justifier la Ve République telle qu’elle est devenue, c’est-à-dire une monarchie élective qui prétend dépasser les partis alors qu’elle les recompose, les absorbe ou les dissimule derrière la figure d’un homme.
Le cas Macron est, de ce point de vue, exemplaire. En 2017, il n’a pas surgi de la société civile. Il n’a pas aboli le vieux monde. Il n’a pas dépassé les partis. Il a simplement réussi une opération de recyclage politique d’une redoutable efficacité : extraire du Parti socialiste son aile gouvernementale, sociale-libérale, hollandiste, anti-frondeuse, puis l’habiller des couleurs de la modernité, du dépassement et du mouvement.
Le macronisme fut présenté comme une refondation démocratique. Il fut en réalité une refondation manquée du Parti socialiste.
Car que trouve-t-on au cœur du macronisme initial ? Des anciens socialistes, des proches du hollandisme, des héritiers du strauss-kahnisme, des jeunes cadres formés dans l’orbite du PS, de l’UNEF, du MJS, des cabinets ministériels, des réseaux de la gauche de gouvernement. À cela se sont ajoutés des centristes disponibles et une partie de la droite opportuniste, heureuse de rejoindre un pouvoir neuf sans avoir à assumer une alternance classique.
Le slogan « ni droite ni gauche » n’a donc jamais signifié la fin des partis. Il a signifié leur dissimulation. Il a permis de vendre comme irruption de la société civile ce qui était, pour une large part, la mutation d’un appareil politique devenu électoralement invendable sous son ancienne étiquette.
Macron a fait en 2017 ce que Mitterrand avait fait en 1971, mais en sens inverse. Mitterrand avait pris un Parti socialiste affaibli pour en faire une machine de conquête présidentielle. Macron a pris les restes du Parti socialiste gouvernemental pour en faire une machine présidentielle sans mémoire, sans doctrine assumée, sans enracinement populaire. Mitterrand avait recomposé la gauche pour conquérir l’État. Macron a décomposé la gauche pour conquérir le centre du pouvoir.
Dans les deux cas, la mécanique institutionnelle est la même : transformer une coalition réelle en récit national. Faire croire qu’un homme incarne le pays, alors qu’il n’est jamais que le porte-drapeau d’un bloc social, idéologique et partisan. La Ve République produit cette illusion avec une efficacité remarquable. Elle transforme une victoire partisane en légitimité quasi monarchique. Elle permet à un candidat issu d’un camp de prétendre, le soir même de son élection, qu’il est devenu l’homme de tous.
Mais le réel revient toujours. Mitterrand promettait la rupture ; il dut affronter le tournant de la rigueur. Macron promettait le nouveau monde ; il a produit une technocratie verticale, une société fragmentée, une majorité introuvable et une crise démocratique permanente. Dans les deux cas, l’échec n’est pas seulement personnel. Il est institutionnel. Il vient d’un régime qui fait croire que l’on peut résoudre les contradictions profondes du pays par l’élection d’un homme.
C’est ici que le second mythe apparaît : celui de La IVème République impuissante.
Depuis 1958, La IVème République sert de repoussoir commode. On l’accuse d’avoir été instable, faible, incapable de gouverner. On la réduit au « régime des partis », formule chargée d’un vieux mépris antiparlementaire. Mais ce procès est largement injuste.
Oui, La IVème République a connu une forte instabilité ministérielle. Oui, les gouvernements se succédaient rapidement. Mais il faut cesser de confondre instabilité des cabinets et absence de continuité politique. Sous La IVème, les gouvernements changeaient souvent, mais les grandes orientations demeuraient : reconstruction, planification, modernisation industrielle, sécurité sociale, logement, Europe, décolonisation partielle, relèvement économique.
La France de 1946 à 1958 n’était pas un pays paisible. Elle sortait de la guerre, des destructions, de Vichy, de l’Occupation, de l’épuration, des fractures morales et politiques. Il fallait reconstruire les villes, les logements, les infrastructures, le tissu industriel, l’autorité de l’État, la cohésion nationale. Il fallait gérer la guerre froide, l’Indochine, la décolonisation, l’ancrage européen, l’État social naissant. Peu de régimes auraient porté une charge historique aussi lourde.
Et pourtant, La IVème République a beaucoup accompli. Elle a reconstruit la France. Elle a accompagné le démarrage des Trente Glorieuses. Elle a posé les fondations de l’État social moderne. Elle a construit sa force de dissuasion nucléaire. Elle a engagé la construction européenne. Elle a commencé à sortir la France de son empire, sauf dans le cas tragique et central de l’Algérie.
Car La IVème République n’est pas tombée simplement à cause de ses institutions. Elle est tombée à cause de l’Algérie, c’est-à-dire d’une crise coloniale devenue crise militaire, politique et nationale. Elle n’a pas été renversée par une simple incapacité parlementaire ; elle a été abattue par une pression politico-militaire, par une rébellion d’Alger, par le chantage d’une partie de l’armée et des partisans de l’Algérie française.
Le paradoxe est immense : on a accusé le Parlement d’être la source du désordre, alors que la rupture décisive est venue de forces refusant l’autorité civile. Puis on a construit un régime présidentialisé au nom de la stabilité, alors même que ce régime n’a empêché ni le putsch de 1961, ni Mai 68, ni les crises sociales et politiques ultérieures.
La comparaison avec la Ve République est donc moins flatteuse qu’on ne le dit. Sous La IVème, un changement de gouvernement ressemblait souvent à une chaise musicale parlementaire : les mêmes familles politiques, les mêmes compromis, les mêmes administrations et les mêmes orientations continuaient. Sous la Ve, un remaniement peut signifier un changement de ligne, de récit, de stratégie, de clientèle électorale, parce que tout descend du sommet présidentiel.
La IVème affichait son instabilité. La Ve maquille la sienne en remaniements.
Et si l’on comptait les remaniements substantiels de la Ve République comme on comptait les changements de gouvernement sous la IVème, la prétendue stabilité ministérielle apparaîtrait beaucoup moins évidente (45 gouvernements en 12 ans pour la Vème contre 24 pour la IVème). La Ve République n’a pas supprimé l’instabilité ; elle l’a déplacée. Elle a stabilisé le palais, non le pays. Elle a protégé le sommet, non la continuité politique. Elle a produit une stabilité de décor.
Le vrai problème français est donc là : nos institutions veulent faire vivre des mythes contre le réel.
Elles veulent un président au-dessus des partis, alors qu’il est toujours issu d’un camp, financé par des réseaux, porté par une coalition et dépendant d’une majorité. Elles veulent un chef qui incarne la Nation entière, alors qu’une démocratie ne peut être incarnée par un homme. Elles veulent faire croire que l’autorité verticale garantit la stabilité, alors que la stabilité réelle vient de la clarté des majorités, de la continuité des politiques publiques et de la responsabilité parlementaire.
Un roi constitutionnel peut être au-dessus des partis parce qu’il ne gouverne pas. Une reine comme Élisabeth II pouvait représenter l’unité du peuple britannique parce qu’elle ne dirigeait pas l’action politique. Mais un président français élu au suffrage universel, chef effectif d’un camp, maître de la majorité, inspirateur de la politique gouvernementale, ne peut pas être au- dessus des partis. Il peut seulement prétendre l’être.
C’est toute l’ambiguïté de la Ve République : elle veut la majesté monarchique sans monarchie, le parlementarisme sans souveraineté parlementaire, le présidentialisme sans les contre-pouvoirs d’un vrai régime présidentiel, et le dépassement des partis par un homme qui en est toujours le produit.
Il faut donc réhabiliter La IVème République, non par nostalgie, mais par honnêteté historique. Elle n’était pas parfaite. Elle avait des faiblesses. Mais elle fut plus productive que sa caricature. Et surtout, elle avait une vertu que nous avons perdue : elle reconnaissait que la démocratie est un régime de compromis, de conflits représentés, de majorités construites, de responsabilités partagées.
La Ve République a voulu cacher cette réalité derrière le mythe de l’homme providentiel. Mais ce mythe s’épuise. Macron en est peut-être l’expression terminale : le président du dépassement devenu président de l’impasse ; l’homme du nouveau monde devenu révélateur de l’ancien ; le fossoyeur du PS devenu symbole de l’échec de sa refondation.
La conclusion s’impose :
Macron n’a pas dépassé le Parti socialiste ; il en a exfiltré l’aile gouvernementale pour la transformer en parti présidentiel. Et la Ve République n’a pas dépassé le régime des partis ; elle l’a dissimulé derrière la fiction d’un homme au-dessus du peuple représenté.
Réhabiliter La IVème République, ce n’est pas vouloir revenir mécaniquement à 1946. C’est rappeler une vérité simple : une démocratie adulte n’a pas besoin d’un sauveur. Elle a besoin d’institutions qui organisent loyalement le réel, au lieu de l’occulter par des mythes.
© Richard Abitbol
Président d’honneur de la Confédération Juifs de France et Amis d’Israël CJFAI, Conseil en relations internationales Conseils en stratégie de développements et d’investissements pour les Etats , et notamment pays émergents, et les grandes entreprises.
