Tribune Juive

France 1977: Quand la nuit nous appartenait. Par Christian Potier

Une époque où être femme, c’était une liberté naturelle.

Pas une revendication. Pas un combat. Une évidence.

On sortait.

Robe légère, escarpins qui claquent sur le pavé, sac à l’épaule sans serrer les doigts dessus.

On rentrait à 2h du matin, à pied, par les petites rues, le rire encore dans la gorge, les étoiles au-dessus.

Personne ne baissait les yeux. Personne ne changeait de trottoir. Personne ne calculait l’itinéraire « le moins risqué ».

C’était la France de la sérénité.

Celle des bals du 14 juillet où l’on dansait avec un inconnu sans arrière-pensée.

Celle des terrasses où l’on refaisait le monde jusqu’à la fermeture, sans regarder l’heure, sans surveiller son verre.

Celle des gares à minuit, des quais de métro, des parkings de province, où la seule peur était de rater le dernier bus.

La liberté avait un parfum : celui du vent d’été, des cigarettes partagées, des mobylettes qui pétaradent au loin.

L’insouciance avait un son : celui des talons, des rires, des slows de Véronique Sanson qui s’échappent d’une fenêtre ouverte.

On se rencontrait.

Vraiment.

Un regard, un sourire, un « vous dansez ? ».

Pas de défiance. Pas de calcul. Pas de peur.

Le respect n’était pas un slogan. C’était un réflexe.

La dignité n’était pas une option. C’était l’air qu’on respirait.

On s’abordait avec élégance, on se quittait avec amitié, même si ça n’allait pas plus loin.

Parce que l’autre, ce n’était pas un danger. C’était une promesse.

Près de 50 ans plus tard.

Le « vivre-ensemble » a remplacé le vivre tout court.

Financé, organisé, imposé.

Et dans certains départements, ce n’est plus une cohabitation : c’est une submersion.

Un tsunami qui a emporté les digues, les codes, les évidences.

Aujourd’hui, la femme calcule.

Elle serre son sac. Elle évite la rue. Elle renonce au métro.

Elle regarde derrière elle. Elle rentre en taxi. Elle s’excuse d’exister dehors après 21h.

L’insouciance ? Volée.

La liberté ? Sous condition.

La joie de sortir le soir ? Enterrée avec les années 70.

Celles qui ont connu 1977 savent.

Elles savent ce qu’on a perdu : pas juste la sécurité. L’âme d’un pays.

L’âme d’une époque où la nuit était une amie, pas une menace.

Où la féminité n’était pas un risque, mais une grâce.

Où le respect de l’autre n’était pas une campagne de la CAF, mais une éducation reçue à table, à l’école, dans la rue.

Alors oui, on se souvient.

Des robes d’été et des cheveux au vent.

Des premiers baisers sous les réverbères.

Des retours à pied, seule, libre, ivre de musique et pas de peur.

Des merveilleuses rencontres qui naissaient d’un « pardon mademoiselle » et finissaient en amitié pour la vie.

Réciprocité. Confiance. Dignité.

On se souvient, parce que c’était beau.

Parce que c’était simple.

Parce que c’était la France.

Et dans nos cœurs de femmes, dans nos cœurs de mères, de grand-mères, ce souvenir n’est pas de la nostalgie. C’est un acte d’accusation.

La preuve que c’était possible.

La preuve qu’on nous l’a volé.

1977 n’est pas si loin.

Mais l’insouciance, elle, semble à des années-lumière.

Et pourtant, on continue d’y croire :

À la sérénité. À la tranquillité. Au respect.

À cette France où l’on pouvait être femme, libre, et vivante, sans y laisser son âme.

BIEN CHÈRES AMIES, MAIS AUSSI CHERS AMIS…

Ils ont tout changé.

Les rues. Les codes. Les regards.

Ils ont voulu nous apprendre la peur là où l’on nous avait appris la vie.

Mais ils ont oublié une chose : ils ne voleront jamais nos souvenirs.

Et nos souvenirs, eux, sont en acier trempé.

Souvenez-vous.

Des nuits d’août 1977. Le bitume encore chaud sous les semelles.

Les jupes qui tournent sur les pistes de dancing, les mobylettes qui raccompagnent sans poser de questions, les bancs publics où l’on refaisait le monde jusqu’à l’aube.

On ne fermait pas les portes à double tour. On ne comptait pas les coups d’œil par-dessus l’épaule.

On vivait. Point.

Souvenez-vous des bals de village, des fêtes de quartier, des surprises-parties où l’on entrait parce qu’on entendait la musique depuis la rue.

On disait « bonsoir madame », « merci monsieur », et ce n’était pas une politesse : c’était une colonne vertébrale.

La dignité n’était pas un mot. C’était une tenue.

Le respect de l’autre n’était pas un module. C’était une éducation.

La tranquillité n’était pas une caméra. C’était l’air qu’on respirait.

© Potier Christian

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