Tribune Juive

De Gaulle: le droit d’inventaire ou la fin d’une imposture. Par Richard Abitbol

Une publication des Archives nationales, 2012, 700 pages.Les archives du général de Gaulle, président de la République de 1959 à 1969, s’inscrivent dans la série des fonds présidentiels conservés aux Archives nationales.

I. DES RACINES AUX CONVICTIONS

1. L’ENFANCE ET LE SOCLE FAMILIAL

• L’empreinte des origines : Charles de Gaulle naît dans une lignée de petite noblesse de robe et de bourgeoisie intellectuelle lilloise. Ce milieu, bien que modeste financièrement, est saturé de références historiques. La géographie même de sa naissance — le Nord, terre de catholicisme social et de frontières — marque l’atavisme d’une famille qui se pense comme la gardienne de la substance nationale face aux menaces extérieures et au déclin moral.

• Le foyer, première école du monde : L’influence dominante est celle d’un père, Henri, monarchiste de regret mais serviteur de l’État par raison, et surtout celle de la grand-mère paternelle, Joséphine de Gaulle. Dans ce cercle restreint, on n’apprend pas seulement la piété, mais une certaine forme de « résistance » intellectuelle. Le foyer est le lieu d’une éducation austère où l’argent est méprisé au profit du service et du nom, jetant les bases d’un mépris durable pour la bourgeoisie marchande.

• Traditions et héritages : Le poids des coutumes est ici celui d’un catholicisme intransigeant mais social. L’héritage est celui d’une France « éternelle », une personne millénaire dont la survie exige l’unité. Cet héritage porte en lui un antisémitisme structurel : le Juif est perçu comme l’élément mobile, le « cosmopolite » par nature, dont l’existence même défie la stabilité de la terre et des morts chère au milieu gaullien.


2. L’EDUCATION ET LE BAIN IDEOLOGIQUE

• Le temps des humanités : De l’école des Jésuites à Saint-Cyr, l’éducation de Charles est celle des classiques. Il y acquiert une maîtrise du verbe conçue comme une arme de commandement. Ses maîtres lui transmettent une vision providentielle de l’Histoire où les grands hommes sauvent la nation des crises organiques.

• L’imprégnation doctrinale : C’est ici que se noue le paradoxe. Le jeune De Gaulle baigne dans la lecture de Le Play (la famille comme cellule souche contre le libéralisme) et de Maurras (le nationalisme organique). Mais il y ajoute la lecture singulière des socialistes révolutionnaires comme Proudhon, Fourier et Blanqui. Il puise chez eux une hostilité au capitalisme financier, souvent identifié au « Juif-Argent ».

• La bibliothèque de jeunesse : Ses lectures (Barrès, Péguy, Bergson) structurent un langage de la « mystique » nationale. Cette bibliothèque installe le « temps du soupçon » : une méfiance intellectuelle envers tout ce qui n’est pas « enraciné ».


3. LA FORGE DES CONVICTIONS ET LES PREMIERS ENGAGEMENTS

• La confrontation au réel : L’épreuve de la Grande Guerre, puis la captivité, agissent comme un révélateur. Face à l’adversité, le jeune officier teste sa « carapace ». Son mépris pour la défaillance des élites rejoint ses lectures de jeunesse.

• La naissance d’une voix propre : Le moment de rupture est l’Affaire Dreyfus. Là où son milieu bascule dans la haine passionnelle, De Gaulle choisit la distance de l’État.

• Le baptême de l’action : Ses premiers écrits de l’entre-deux-guerres et son engagement pour l’armée blindée marquent l’irruption de sa volonté.

• Le mécanisme des deux mamelles : L’éducation de De Gaulle repose sur une double sédimentation.

• La carapace de 1940 : Une indifférence dogmatique.

• La progression souterraine vers 1967 : Une continuité latente.

• L’irréversible : Un antisémitisme de structure installé.

• L’efficacité au mépris des principes : Primat de l’action.

Tableau : La Trilogie de la Domination Gaullienne

OutilRacines IdéologiquesFonction dans le Système
FrançafriquePatrimonialisme de la « Vieille France »Assurer la base matérielle (pétrole, mines) hors contrôle démocratique.
SACRadicalisme blanquiste / Action directeÉliminer physiquement la contestation et sécuriser le régime par l’ombre.
ORTF / CensurePédagogie jésuite / « Ordre moral »Imposer une narration d’État et étouffer le « système des partis ».

Son architecture mentale est complète et sa vision de l’Etat bien établie. De Gaulle ne part pas à Londres avec de simples théories militaires, mais avec un système de gouvernement prêt à l’emploi. Ce système repose sur une méfiance absolue envers le pluralisme, un antisémitisme social qui irrigue sa vision des élites financières, et une acceptation de la violence d’État comme mode de régulation. L’irréversible est déjà là : il ne reste qu’à le mettre en scène, de la Libération à la boîte de Pandore de 1967, jusqu’au constat tragique de 2026 où l’antisémitisme massif n’est que le résidu d’une structure de pouvoir qui n’a jamais été démantelée.


II. 1958 : UNE NAISSANCE SOUS CONTRAINTE

1.   La crise algérienne : une République sous chantage

La  IVe  République  n’est  pas  morte  d’épuisement  parlementaire. Elle est morte d’un refus de subordination militaire au pouvoir civil.

En mai 1958, l’armée française en Algérie, soutenue par une partie des colons européens, entre en dissidence ouverte. Le Comité de Salut Public d’Alger menace explicitement Paris. L’« opération Résurrection » prévoit une intervention militaire sur la métropole.

Nous ne sommes pas dans une crise institutionnelle classique, mais dans une situation de chantage armé. Dans ce contexte, l’Assemblée nationale ne choisit pas de Gaulle : elle capitule. La crise algérienne conforte De Gaulle dans sa vision de l’Etat et est, pour lui, une opportunité formidable pour s’imposer, comme en 40, comme l’homme de la situation, et mettre en place sa vision de la gouvernance et de la souveraineté.

2.   Le transfert de souveraineté constituante

Le 1er juin 1958, l’Assemblée confie à de Gaulle :

Il s’agit là d’un acte majeur : le peuple souverain, par l’intermédiaire de ses représentants, abdique son pouvoir constituant. Le parallèle avec le 10 juillet 1940 est politiquement dérangeant.

Dans les deux cas :

Certes, la Constitution de 1958 sera soumise à référendum. Mais un référendum n’est pas un processus constituant libre : c’est une ratification binaire, sans possibilité d’amendement, dans un climat d’urgence.

3.   1940–1958 : continuité plus que rupture

L’idée d’une rupture radicale entre Pétain et de Gaulle est historiquement rassurante — mais politiquement simplificatrice. Dans les deux cas, on observe :

La Ve République n’est donc pas l’antithèse de 1940 ; elle en est la sublimation républicaine. Elle remplace l’autoritarisme assumé par un autoritarisme légitimé.


III. LE MYTHE RÉSISTANCIALISTE COMME FONDEMENT SYMBOLIQUE  

1.   1944 : la naissance d’un récit fondateur

Le discours prononcé à l’Hôtel de Ville de Paris le 25 août 1944 constitue l’un des actes politiques les plus décisifs du XXᵉ siècle français. En affirmant que « Paris s’est libéré par lui-même », Charles de Gaulle ne se contente pas de célébrer la Résistance ; il installe une fiction politique structurante : celle d’une France unanimement résistante, momentanément entravée mais jamais dévoyée.

Ce récit n’est pas une erreur d’appréciation. Il est un choix stratégique conscient. À ce moment précis, la priorité du Général est triple :

Dans cette perspective, reconnaître l’ampleur de la collaboration — administrative, policière, économique — aurait été politiquement suicidaire. La légitimité internationale exigeait une France sans tache, incarnée par un État restauré sans rupture morale.

Le mythe résistancialiste naît donc comme outil de souveraineté, non comme constat historique.

2.   Une fiction politiquement efficace, moralement destructrice

Ce récit a rempli sa fonction. Il a permis :

Mais cette efficacité a un coût immense : le déni collectif.

La France n’a pas fait le choix, contrairement à l’Allemagne d’après-guerre, d’un affrontement frontal avec son passé. Elle a préféré une amnistie morale déguisée, où la collaboration devient une parenthèse illégitime imputable à quelques traîtres, tandis que la nation, dans son essence, resterait pure.

Ce mécanisme a transformé la Résistance en alibi rétroactif. Il permet au voisin attentiste, au fonctionnaire zélé, au commerçant opportuniste de se réinventer, après coup, comme gaulliste naturel. Le gaullisme devient ainsi une lessive morale, capable d’effacer les compromissions ordinaires.

3.   La France réelle contre la France mythifiée

La littérature et le cinéma ont parfois fissuré ce récit officiel. Le roman Au bon beurre de Jean Dutourd, comme plus tard le film Le Chagrin et la Pitié de Marcel Ophüls, montrent une France bien différente : ni héroïque, ni monstrueuse, mais profondément opportuniste.

Ce que ces œuvres révèlent, c’est une société où la collaboration n’est pas toujours idéologique, mais économique, sociale, quotidienne. Une collaboration de tiroir-caisse, de carnet d’adresses, de silence intéressé.

Or, ce type de collaboration est précisément celui que le mythe gaullien rend invisible. Il est plus facile de condamner un régime abstrait (Vichy) que de regarder une société dans son ensemble.

4.   Le choc Paxton : la vérité tardive

Il faudra attendre les années 1970 pour que ce récit commence à se fissurer sous l’effet des travaux de Robert Paxton. En démontrant que Vichy n’a pas été un simple régime contraint par l’occupant, mais un acteur volontaire, Paxton brise le cœur du mythe : l’idée que l’État français aurait été fondamentalement innocent.

La violence des réactions françaises face à ces travaux est révélatrice. Ce n’est pas l’erreur historique qui est contestée, mais la menace identitaire : toucher au mythe gaullien, c’est menacer l’équilibre psychique d’une nation entière.

5.   L’hagiographie comme système de défense collectif

Le gaullisme, dans sa dimension mémorielle, fonctionne comme un mécanisme de défense psychologique collectif. Il permet d’éviter :

Ce n’est pas un hasard si les grandes reconnaissances officielles — notamment le discours de 1995 sur la responsabilité de l’État français — interviennent contre et non dans la tradition gaullienne.

Le mythe résistancialiste n’a donc pas seulement façonné la mémoire nationale ; il a conditionné la culture politique française, en installant une relation problématique à la vérité historique, à la responsabilité collective et au rôle de l’État.


IV. CONTINUITÉS D’ÉTAT ET FAILLITE MORALE

1.   L’illusion de la rupture : Vichy absorbé, non jugé

L’un des piliers du récit gaullien repose sur une affirmation simple : Vichy aurait été une parenthèse, étrangère à l’État français. Cette fiction permet de préserver une continuité institutionnelle sans assumer une continuité morale.

Or, l’examen des trajectoires administratives de l’après-guerre révèle une tout autre réalité : l’État n’a pas été épuré, il a été recyclé. Les structures, les hommes, les réflexes ont survécu presque intacts, à condition de prêter allégeance au nouveau récit national. Le critère de sélection n’a jamais été l’innocence morale, mais l’efficacité administrative et la loyauté envers le nouvel exécutif.

2.   Couve de Murville : une trajectoire révélatrice

La carrière de Maurice Couve de Murville constitue à cet égard un cas emblématique — non marginal, mais paradigmatique.

Sous le régime de Vichy, Couve de Murville occupe des fonctions clés au ministère des Finances, notamment à la direction des Finances extérieures. À ce titre, il participe directement à la politique d’aryanisation de l’économie, dont l’objectif n’est pas seulement le pillage, mais la disparition méthodique de toute présence juive dans les circuits économiques français. Il ne s’agit pas d’un simple transfert de propriété opportuniste. L’aryanisation est un projet idéologique structuré, visant à :

Cette politique ne relève pas d’une contrainte allemande mécanique. Elle est mise en œuvre avec zèle administratif, précision juridique et inventivité française. Les circulaires, montages financiers, saisies et redistributions témoignent d’un antisémitisme d’État rationalisé, froid, technocratique.

Couve de Murville est l’un des architectes financiers de cette entreprise d’effacement.

3.   De l’aryanisation à Matignon : le choix de l’État contre la morale

Que fait de Gaulle après-guerre ?

Il ne marginalise pas Couve de Murville. Il ne l’écarte pas.

Il ne l’expose pas à la moindre reddition morale.

Il le promeut.

Ministre des Affaires étrangères pendant près de dix ans, puis Premier ministre en 1968, Couve de Murville devient l’un des piliers du gaullisme institutionnel. Ce choix est tout sauf neutre.

Il signifie une chose claire : l’État prime sur la justice, la compétence sur la morale, la continuité sur la réparation.

En intégrant sans réserve un acteur central de l’aryanisation économique, le gaullisme envoie un message implicite mais puissant : la destruction de la judéité économique française ne constitue pas un crime politique disqualifiant.

Ce message pèsera durablement sur la culture administrative française.

4.   L’effacement de la judéité comme projet d’État

Il faut ici insister sur un point fondamental : l’aryanisation n’est pas seulement un vol. C’est une politique d’effacement identitaire.

En détruisant les entreprises juives, leurs réseaux financiers, leurs savoir-faire, l’État français vise à reconfigurer l’économie nationale selon une identité ethnoculturelle chrétienne et homogène.

Cette logique ne disparaît pas avec la Libération. Elle est simplement rendue indicible.

Le silence officiel sur la Shoah, l’absence de reconnaissance immédiate de la spécificité du crime, et la réintégration sans condition des responsables administratifs de l’aryanisation forment un tout cohérent : ne pas rouvrir la question juive, pour ne pas fissurer le mythe d’une France innocente.

5.   Une faillite morale fondatrice

La Ve République se construit ainsi sur une faille éthique originelle :

Cette contradiction n’est jamais pensée, jamais nommée, jamais résolue. Elle est refoulée — et tout refoulé revient.

L’antisémitisme contemporain, qu’il soit de droite ou de gauche, ne surgit pas dans un vide moral. Il s’enracine dans ce non-dit fondateur, dans cette incapacité structurelle de l’État français à reconnaître qu’il a, un jour, voulu effacer toute trace de judéité de sa propre économie — et qu’il a ensuite récompensé ceux qui avaient su le faire efficacement.


V. DE GAULLE ET LA QUESTION JUIVE : UN AVEUGLEMENT STRUCTUREL

1.   Le silence pendant la Shoah : une absence qui parle

Dans les Mémoires de guerre de Charles de Gaulle, la destruction des Juifs d’Europe occupe une place marginale, presque résiduelle. Ce silence n’est pas un oubli : il est un choix politique et narratif.

Pour de Gaulle, il n’existe que des Français. Reconnaître la spécificité du sort réservé aux Juifs aurait impliqué deux ruptures inacceptables dans sa construction intellectuelle :

Or, le gaullisme repose précisément sur l’idée inverse : l’unité abstraite et indifférenciée de la Nation. Toute reconnaissance d’une persécution ciblée aurait fissuré le récit d’une France éternelle, immaculée, momentanément égarée mais jamais corrompue.

Ce refus de nommer la Shoah comme telle s’inscrit donc dans une logique de protection du mythe national, et non dans une indifférence fortuite.

2.   Le silence, les traces privées et la raison d’État : une “question juive” refoulée puis reconfigurée

La question juive occupe, chez Charles de Gaulle, une place paradoxale : rarement explicite, mais régulièrement décelable dans des formulations, des hiérarchisations et des décisions qui dessinent une cohérence.

Dominique Schnapper relève ainsi que, dans les Lettres, Notes et Carnets rédigés entre 1905 et 1918, la préoccupation du judaïsme n’apparaît pas ; en 1940, de Gaulle déplore surtout l’effet de l’Affaire Dreyfus sur « la force » et la « cohésion » de l’armée — une manière de déplacer l’événement du terrain de la justice et de l’antisémitisme vers celui de la discipline nationale et de l’unité militaire. Charles de Gaulle. La France et son Armée (1938), Plon, 1985, pp. 215-216.

Cependant, certaines pièces privées attestent d’un autre registre : dans une lettre expédiée de Pologne à sa mère le 28 mai 1919, de Gaulle évoque « d’innombrables (…) » — le mot « juifs » ayant été remplacé par des crochets lors de l’édition par l’amiral Philippe de Gaulle — décrits comme « détestés à mort », « enrichis par la guerre », et enclins à une révolution sociale où ils recueilleraient « beaucoup d’argent ».

Cette substitution éditoriale (crochets à la place du terme) ne constitue pas un détail philologique : elle signale la sensibilité du passage et la conscience d’une charge stigmatisante susceptible d’altérer l’image publique du personnage historique. Ch. de Gaulle, Lettres, Notes et Carnets, 1919–juin 1940, Plon, 1980, p. 28.

Ce faisceau éclaire un point essentiel : la question juive n’est pas, chez de Gaulle, un objet frontalement doctrinal ; elle relève plutôt d’un impensé structurant, qui ressurgit par fragments, puis se recompose dans l’action politique selon la logique de la raison d’État. Ainsi, s’agissant des déportations, la seule intervention personnelle explicitement documentée apparaît tardive et prudente : une lettre à Mgr Saliège (fin mai 1942) où de Gaulle exprime une inquiétude d’abord institutionnelle — la position de l’Église et les « conséquences » que son attitude de « solidarité » avec les vichystes pourrait avoir « pour la situation du clergé et peut-être même de la religion en France après la Libération ». La focale est révélatrice : l’angoisse n’est pas d’abord celle des victimes, mais celle de la gestion postérieure du capital moral et politique de l’institution religieuse. La France et la question juive, Centre de Documentation juive contemporaine et Sylvie Messinger, 1981, p. 339.

Dans la même veine, Anne Grynberg note que, dans les allocutions de Londres, les souffrances des Juifs persécutés ne sont que marginalement abordées, au détour d’une phrase sur les « camps de concentration français » ; les appels et protestations existent (Labarthe, Chevrier relayant Saliège et Théas), mais la question juive n’est pas structurée en enjeu politique propre par la France libre.

Autrement dit, l’universalisme gaullien — « il n’y a que des Français » — produit ici un effet concret : la dilution du génocide dans une mémoire générale de la guerre, qui permet aussi de ne pas nommer la responsabilité spécifique de l’État français.

Cette logique de “désingularisation” se prolonge dans l’après-guerre. En Algérie, bien que le territoire soit libéré dès le 7 novembre 1942, de Gaulle attend le 20 octobre 1943 pour rendre aux Juifs leurs droits de citoyens en abrogeant l’ordonnance Giraud, rétablissant ipso facto le décret Crémieux. La mesure est décisive, mais sa temporalité est politiquement éloquente : la restauration des droits n’est pas pensée comme urgence morale, mais comme variable d’une stratégie de consolidation du pouvoir. (Sur la chronologie et l’absence de solennité de l’abrogation, voir nos sources et l’historiographie citée.)

La séquence de 1967 ne doit alors pas être lue comme une simple “maladresse” isolée, mais comme l’émergence publique d’une grammaire ancienne. La conférence de presse n’est pas seulement un événement diplomatique post–Guerre des Six Jours : elle exerce un effet intérieur, en réactivant une licence symbolique.

Raymond Aron l’a formulé avec précision : la conférence de presse « autorisait solennellement un nouvel antisémitisme », et « la sympathie pour Israël ne suffirait même pas à relancer l’antisémitisme toujours latent si le général de Gaulle, par une demi-douzaine de mots, chargés de résonance, ne l’avait solennellement réhabilité ». (« De Gaulle, Israël et les juifs », Raymond Aron.)

La dimension géopolitique, enfin, ne contredit pas cette lecture ; elle l’articule. En arrivant au pouvoir, de Gaulle met fin à des pratiques de coopération militaire franco-israélienne issues de l’époque de Suez et mentionne la cessation d’un concours français à un début d’installation près de Beersheba liée au plutonium, évoquant la perspective de bombes atomiques. Ch. de Gaulle, Mémoires d’Espoir, t. I, Plon, 1970, p. 279.

De Gaulle inscrit alors la France dans une politique de rapprochement avec le monde arabe et, plus largement, avec le “Tiers Monde”, dans le cadre d’un “grand dessein” d’indépendance vis-à-vis des Anglo-Saxons ; Jacques Soustelle rapporte cette injonction dès 1959 : « Je sais quels sont vos sentiments envers l’État d’Israël : mais ces sentiments ne doivent pas interférer avec la politique de la France ». J. Soustelle, Vingt-huit ans de gaullisme, La Table Ronde, 1968, p. 353.

L’ensemble suggère moins un antisémitisme “programmatique” qu’une combinaison spécifique : réflexes culturels, prudences mémorielles, hiérarchisation des urgences morales, et instrumentalisation de l’universalisme national comme dispositif de neutralisation du singulier.

C’est précisément cette combinaison qui rend l’inventaire nécessaire : parce qu’elle opère à bas bruit, elle a longtemps échappé à la critique frontale tout en produisant des effets durables sur la mémoire, l’État et la culture politique française. (Pour une synthèse sur le registre politique et les prises de position, voir également P. Wajsman et R.-F. Teissèdre, « Nos politiciens face au conflit israélo-arabe », Fayard, 1969, p. 140.)

3.   La lenteur calculée du rétablissement des droits

L’abrogation des lois antijuives de Vichy et la restauration des droits civiques des Juifs — notamment en Algérie avec le décret Crémieux — ne furent ni immédiates ni spontanées. Elles furent tardives, contraintes, souvent obtenues sous pression alliée.

Cette lenteur révèle une hiérarchie implicite : la question juive n’est jamais centrale, jamais urgente, jamais structurante dans la pensée gaullienne. Elle est traitée comme une variable secondaire, à gérer une fois les équilibres géopolitiques et institutionnels rétablis.

Autrement dit, les Juifs ne sont pas perçus comme des sujets politiques, mais comme des éléments périphériques du corps national.

4.   1967 : la rupture morale

La conférence de presse du 27 novembre 1967 marque un tournant décisif. En qualifiant les Juifs de « peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur », de Gaulle ne commet pas une simple maladresse lexicale. Il réactive un imaginaire essentialiste ancien, profondément ancré dans la culture politique européenne.

Cette déclaration ne peut être comprise uniquement à l’aune de la géopolitique proche-orientale. Elle ne relève pas seulement d’une réorientation pro-arabe de la diplomatie française.

Elle exprime une vision anthropologique : le Juif comme groupe homogène, doté de caractéristiques psychologiques collectives, potentiellement dangereuses dès lors qu’il accède à la puissance. Ce schéma mental est exactement celui qui justifia, vingt-cinq ans plus tôt, l’aryanisation de l’économie : le Juif est tolérable tant qu’il est invisible ; il devient problématique lorsqu’il s’affirme.

5.   Continuité idéologique : de l’aryanisation à la méfiance

Il existe une continuité profonde entre :

Dans les trois cas, le problème n’est pas la guerre, ni la diplomatie, ni même la religion. Le problème est l’affirmation juive.

Ce fil rouge éclaire la cohérence du choix de maintenir et de promouvoir des hauts fonctionnaires impliqués dans l’aryanisation : ils ne sont pas perçus comme moralement fautifs, mais comme ayant servi une certaine vision de l’ordre national.

6.   Une fracture jamais refermée

En refusant de penser la question juive comme un enjeu central de son rapport à l’État, le gaullisme a laissé intacte une faille morale profonde. Cette faille n’a jamais été traitée, seulement recouverte par :

Mais ce qui n’est pas nommé revient toujours sous une autre forme. L’antisémitisme contemporain — qu’il se pare des atours de l’anticapitalisme, de l’antisionisme radical ou du nationalisme identitaire — est l’héritier direct de ce refoulement. Il prospère sur un terrain que l’État français a refusé de déminer : celui de la responsabilité historique assumée.


VI. LA VE RÉPUBLIQUE CONTRE LA DÉMOCRATIE PARLEMENTAIRE          

1.   La IVᵉ République : une caricature intéressée

La condamnation de la IVᵉ République comme régime d’impuissance chronique est l’un des piliers rhétoriques du gaullisme. Elle a été répétée jusqu’à devenir un axiome scolaire : instabilité ministérielle, jeux de partis, absence d’autorité. Or cette lecture est historiquement tronquée.

La IVᵉ République n’a pas été un régime d’inaction, mais un régime de continuité masquée. Les chutes de gouvernements étaient fréquentes, certes, mais elles se traduisaient rarement par des ruptures de politiques publiques. Les mêmes ministres, les mêmes hauts fonctionnaires, les mêmes orientations économiques se succédaient, assurant une stabilité de fait que la mythologie gaullienne s’est empressée d’effacer.

Surtout, c’est sous ce régime prétendument chaotique que la France :

La IVᵉ République a échoué sur un point majeur : l’Algérie. Mais cet échec n’est pas institutionnel ; il est militaire et colonial. L’armée refuse de se soumettre au pouvoir civil — ce qui, dans toute démocratie, constitue une faute militaire, non un défaut constitutionnel.

2.   Le compromis comme vertu démocratique disqualifiée

La grande faute du gaullisme est d’avoir transformé le compromis en vice. Dans la culture politique française issue de 1958, négocier devient synonyme de faiblesse, transiger de trahison, discuter d’atermoiement.

Or, dans toutes les démocraties parlementaires matures, le compromis est la vertu centrale :

En France, cette culture a été méthodiquement détruite. Le système électoral majoritaire, la personnalisation extrême du pouvoir et la diabolisation du « régime des partis » ont fait du Parlement un espace illégitime par nature.

Le résultat est paradoxal : un pays obsédé par la verticalité, mais incapable de gouverner dès que la verticalité vacille.

3.   Le miroir européen : ce que la France refuse de voir

La   comparaison avec    les   autres   grandes   démocraties   européennes est particulièrement cruelle pour l’exceptionnalisme français.

En Allemagne, en Italie, en Espagne, aux Pays-Bas ou en Scandinavie, la règle est la coalition. Aucun parti ne prétend incarner seul la Nation. Le pouvoir est nécessairement négocié, encadré, partagé.

Ces pays sont souvent moqués en France pour leur lenteur décisionnelle. Pourtant, ils ont démontré :

Pendant que ces démocraties apprenaient à gouverner avec, la France apprenait à gouverner contre.

4.   Une illusion de force

Le gaullisme a confondu autorité et efficacité. Il a cru qu’un pouvoir concentré produirait mécaniquement de meilleures décisions. En réalité, il a simplement déplacé le problème :

Là où la démocratie parlementaire absorbe les conflits par la négociation, la Ve République les accumule jusqu’à la crise.

5.   Une culture politique déformée

En détruisant la légitimité du Parlement, le gaullisme a produit une classe politique désapprise de l’art du compromis. Les élus ne savent plus gouverner ensemble ; ils savent seulement conquérir ou bloquer.

Ce déficit de culture parlementaire est aujourd’hui l’un des handicaps majeurs de la démocratie française. Il explique pourquoi chaque situation de majorité relative se transforme en crise de régime, alors qu’elle constitue ailleurs une situation ordinaire.

6.   Un artefact présidentiel

Il est essentiel de dissiper ce malentendu majeur : la Vème République, dans sa lettre constitutionnelle, n’est pas le régime présidentiel que l’on croit. Comme on l’a souligné, elle est un régime parlementaire (le Gouvernement est responsable devant l’Assemblée) doté d’un artefact présidentiel puissant mais limité à quelques outils de crise ou de blocage.

Le « pouvoir considérable » que l’on prête au Président aujourd’hui est en réalité une usurpation de fait, héritée de la pratique gaullienne, qui se heurte violemment à la faiblesse de ses pouvoirs de droit.

A).   Le constat : La pauvreté des pouvoirs constitutionnels propres

Selon l’Article 19 de la Constitution, les actes du Président doivent être contresignés par le Premier Ministre. Ses pouvoirs propres (sans contreseing) sont extrêmement réduits :

En résumé : Hors cohabitation, le Président commande tout car il est le chef de la majorité parlementaire. En période de division (comme en 2024-2026), il redevient ce qu’il est constitutionnellement : un arbitre sans troupes, doté d’un droit de veto mais incapable de légiférer seul.

B).  L’artefact gaullien : La mystique contre le droit

Si le texte limite le Président, pourquoi le perçoit-on comme un monarque ? C’est ici que l’héritage de De Gaulle et de sa « rééducation » monarchique intervient.

  1. L’élection au suffrage universel (1962) : De Gaulle a court-circuité la Constitution pour donner au Président une légitimité plébiscitaire qui écrase celle des députés.
  2. Le « Domaine Réservé » : De Gaulle a décrété unilatéralement que la Diplomatie et la Défense étaient siennes, alors que l’Article 20 dispose que le Gouvernement (et donc le Premier Ministre) « détermine et conduit la politique de la Nation ».
  3. Le mépris du Premier Ministre : En transformant le chef du gouvernement en un simple « collaborateur », De Gaulle a vidé la fonction parlementaire de sa substance.

C).     Le piège de 2026 : Le Roi nu

Le décalage dont nous parlions devient « explosif » précisément parce que les successeurs de De Gaulle (et singulièrement Emmanuel Macron) tentent d’exercer cette hégémonie de fait alors que le droit constitutionnel leur rappelle leur impuissance dès que la majorité parlementaire disparaît.

D).   Conclusion

De Gaulle n’a pas créé un régime solide, il a créé un mirage. Il a forcé un régime parlementaire à se comporter comme une monarchie. En 2026, le mirage s’efface, et il ne reste que la carcasse d’un système où l’autorité est contestée et où les vieux démons (l’antisémitisme proudhonien, la haine de l’autre) ressortent comme seuls exutoires à l’impuissance du « monarque » constitutionnellement entravé.


VII. L’ARTEFACT PRÉSIDENTIEL

1.   La stabilité conditionnelle : un régime sous perfusion

La prétendue stabilité de la Ve République repose sur un postulat implicite rarement formulé, mais absolument central : le régime ne fonctionne que s’il existe une majorité présidentielle nette, disciplinée et docile.

Autrement dit, la stabilité n’est pas structurelle ; elle est conditionnelle. Elle dépend d’un alignement politique presque parfait entre :

Ce que l’on a longtemps présenté comme une supériorité institutionnelle n’est en réalité qu’un équilibre artificiel, maintenu par la conjonction exceptionnelle de facteurs politiques favorables. Tant que le « fait majoritaire » existe, la machine fonctionne. Dès qu’il disparaît, tout se grippe simultanément.

2.   La disparition du fait majoritaire : révélation du vide

La situation contemporaine — exécutif sans majorité absolue, Parlement fragmenté, incapacité à former une coalition — n’est pas une anomalie. Elle est la révélation brutale de la vérité du système.

La Ve République n’a jamais été conçue pour le pluralisme réel. Elle a été pensée pour la domination d’un camp sur les autres, sous couvert de légitimité électorale. Lorsque cette domination devient impossible, le régime ne propose aucune solution démocratique de sortie de crise :

Le pouvoir se replie alors sur les outils coercitifs de la Constitution, transformant des dispositifs d’exception en mode de gouvernement ordinaire.

3.   Gouverner contre : la dérive autoritaire

Privé de majorité stable, l’exécutif n’a plus qu’une option : gouverner contre la représentation nationale. Cette situation n’est pas une simple tension politique ; elle constitue une dégradation qualitative du régime démocratique. Lorsque les lois sont adoptées sans majorité politique claire, contre une Assemblée hostile ou neutralisée, le principe même de souveraineté populaire est vidé de sa substance.

Le Parlement n’est plus un lieu de décision, mais un obstacle à contourner. Le débat n’est plus un outil de construction, mais une nuisance à gérer.

Ce phénomène est particulièrement visible depuis la fin du fait majoritaire, où l’on assiste à une inflation de procédures constitutionnelles utilisées non comme des garde-fous, mais comme des armes de survie du pouvoir exécutif.

4.   Le chaos contemporain comme preuve empirique

La crise politique actuelle n’est pas le symptôme d’une société ingouvernable. Elle est la preuve expérimentale de l’échec du modèle gaullien. Dans un régime parlementaire classique, une telle configuration conduirait :

Dans la Ve République, elle conduit à :

Le Président — qu’il s’agisse aujourd’hui de Emmanuel Macron ou de n’importe lequel de ses successeurs — conserve des pouvoirs perçus comme considérables sans disposer d’une base politique suffisante pour les exercer légitimement. Ce décalage entre pouvoir formel et légitimité réelle est explosif.

5.   Une stabilité qui se paye par la crise

Le paradoxe est cruel : en voulant éviter l’instabilité gouvernementale de la IVᵉ République, la Ve a créé une instabilité systémique bien plus dangereuse.

La IVᵉ République permettait des ajustements continus sans remettre en cause l’État. La Ve République, elle, transforme chaque blocage en crise de régime potentielle.

La stabilité gaullienne était donc un mensonge différé. Elle ne supprimait pas le conflit ; elle le comprimait jusqu’à ce qu’il explose.


VIII. LE MENSONGE DE LA STABILITÉ         

1.   Une culture politique de l’incarnation

Le gaullisme ne se comprend pleinement qu’en sortant du strict cadre juridique pour entrer dans la psychologie politique française. La Ve République ne répond pas seulement à une crise institutionnelle ; elle répond à un besoin anthropologique profondément enraciné : celui du Chef.

Depuis l’Ancien Régime, la France entretient un rapport singulier au pouvoir, oscillant entre la contestation permanente de l’autorité et la recherche obsessionnelle d’une figure tutélaire capable d’incarner la Nation. Le gaullisme s’inscrit parfaitement dans cette tradition : il propose une monarchie sans couronne, un roi sans dynastie, mais doté d’une légitimité historique et symbolique supérieure.

Le Président de la Ve République n’est pas un simple magistrat suprême. Il est conçu comme la personnification de la France, chargé de lui donner un visage, une voix et une direction.

2.   L’héritage maurrassien : pays réel contre pays légal

Cette conception n’est pas née ex nihilo. Elle s’inscrit dans une filiation intellectuelle où l’influence de Charles Maurras est décisive, même lorsque son nom n’est pas cité. La distinction entre « pays réel » et « pays légal » irrigue profondément la pensée gaullienne.

Le Parlement, les partis, les procédures sont perçus comme des constructions artificielles, éloignées de l’âme profonde de la Nation. À l’inverse, le Chef serait capable, par intuition historique, de saisir cette réalité invisible et de la traduire en action politique.

Cette vision est fondamentalement antiparlementaire, même lorsqu’elle se drape dans le vocabulaire républicain. Elle repose sur une défiance structurelle envers toute médiation collective du pouvoir.

3.   Le président comme monarque électif

La réforme de 1962 parachève cette logique. En instaurant l’élection du Président au suffrage universel direct, le gaullisme transforme le chef de l’État en monarque électif.

Ce statut est paradoxal :

Il concentre ainsi les attributs symboliques de la monarchie (incarnation, continuité, autorité) sans en assumer les contreparties traditionnelles (responsabilité dynastique, limites coutumières).

Le Président devient un roi temporaire, sacralisé par l’élection, mais désarmé dès que le lien mystique avec le peuple se rompt.

4.   La politique comme guerre de succession

Dans un tel système, l’adversaire politique n’est plus un partenaire potentiel, mais un prétendant au trône. La vie politique se transforme en guerre de succession permanente.

Cette logique explique la violence symbolique du débat public français :

Gouverner devient un acte de domination totale ; perdre le pouvoir équivaut à une dépossession complète. Il n’existe plus de zones intermédiaires, plus de responsabilités partagées, plus de compromis honorables.

5.   Le chef nu : la crise de l’incarnation

Le drame contemporain de la Ve République est que le mécanisme de l’incarnation fonctionne de moins en moins. La figure du Chef ne parvient plus à susciter l’adhésion mystique nécessaire au fonctionnement du régime.

Lorsque le Président cesse d’être perçu comme l’incarnation de la Nation, il ne lui reste que ses pouvoirs juridiques, exercés sans le capital symbolique qui les rendait acceptables. Le monarque est alors nu.

La crise actuelle révèle cette contradiction fondamentale : un régime pensé pour l’exception, contraint de fonctionner dans la normalité démocratique.


IX. LA TENTATION MONARCHIQUE

1.   Le vote de rejet comme norme politique

L’un des effets les plus délétères du système gaullien est d’avoir transformé le vote démocratique en acte défensif plutôt qu’en adhésion politique.

Dans la Ve République, on ne vote plus prioritairement pour un projet, mais contre un danger supposé. Cette logique est directement issue de la personnalisation extrême du pouvoir : lorsqu’un seul homme concentre l’essentiel des leviers institutionnels, son élection devient un enjeu existentiel, presque vital.

Le scrutin majoritaire, combiné à l’élection présidentielle plébiscitaire, installe durablement une culture du barrage, du moindre mal, du choix par élimination.

Cette mécanique érode progressivement la légitimité démocratique, car elle fabrique des majorités négatives, sans base idéologique solide.

2.   La polarisation comme produit institutionnel

La polarisation politique française n’est pas un accident sociologique. Elle est un produit direct du régime.

Dans un système parlementaire de coalition, l’adversaire est un futur partenaire possible. Dans la Ve République, il est un ennemi à abattre, un obstacle à neutraliser, un danger à disqualifier.

Ce cadre institutionnel pousse mécaniquement à la radicalisation des discours, à la simplification outrancière des enjeux, à la moralisation permanente du débat politique. La nuance devient suspecte, le compromis honteux, la complexité inaudible. Ainsi, le régime qui prétendait pacifier la vie politique française a, en réalité, institutionnalisé le conflit.

3.   La crise permanente de légitimité

Le paradoxe ultime de la Ve République est là : elle confère un pouvoir immense à des dirigeants dont la légitimité réelle est de plus en plus fragile.

L’écart entre :

produit une tension permanente. Le pouvoir gouverne légalement, mais de moins en moins légitimement.

Ce décalage alimente la défiance généralisée :

Le citoyen ne se sent plus représenté ; il se sent administré, contourné, parfois méprisé. Le régime se maintient alors par l’invocation de la légalité formelle, au détriment de l’esprit démocratique.

4.   L’échec du modèle exportable

Longtemps présentée comme un modèle de stabilité exportable, la Ve République apparaît aujourd’hui comme une exception dysfonctionnelle. Aucune grande démocratie européenne n’a cherché à l’imiter durablement.

Le régime gaullien n’a survécu que parce qu’il était porté par :

Une fois ces éléments dissipés, il ne reste qu’un carcan institutionnel rigide, incapable de produire de la légitimité durable.


CONCLUSION GÉNÉRALE

Le gaullisme a longtemps été présenté comme une libération. Il apparaît aujourd’hui comme une anesthésie.

Il a permis à la France d’éviter un examen de conscience douloureux sur :

En substituant le mythe à l’inventaire, l’incarnation à la délibération, la verticalité au compromis, il a figé la démocratie française dans une immaturité politique durable.

La Ve République n’est pas un régime démocratique achevé. Elle est un régime de transition, conçu pour un moment de crise, prolongé bien au-delà de sa nécessité historique.

Le chaos institutionnel contemporain ne signe pas l’échec de la démocratie. Il signe l’échec d’un modèle autoritaire déguisé, incapable de fonctionner sans homme providentiel.

Faire le droit d’inventaire de de Gaulle, ce n’est ni le renier ni l’insulter. C’est refuser de confondre l’histoire avec la liturgie.

La France ne sortira de sa crise politique que lorsqu’elle acceptera une vérité simple mais exigeante : la démocratie n’est pas l’incarnation d’un chef, mais l’apprentissage permanent du compromis entre citoyens libres et égaux.

Tant que ce pas ne sera pas franchi, la République restera prisonnière de son mythe fondateur — et condamnée à rejouer indéfiniment la même tragédie institutionnelle.

© Richard Abitbol

Président d’honneur de la Confédération Juifs de France et Amis d’Israël CJFAI, Conseil en relations internationales Conseils en stratégie de développements et d’investissements pour les Etats , et notamment pays émergents, et les grandes entreprises.

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