L’équation impossible
1791. La France émancipe les Juifs. Première nation au monde — si l’on oublie que la Corse de Paoli l’avait précédée de trente-six ans. Clermont-Tonnerre pose la formule, restée célèbre : Tout refuser aux Juifs comme nation, tout accorder aux Juifs comme individus.
Tout le problème est là. Dans cette phrase. Dans ce comme. La France a tenu sa promesse à moitié. Elle a accordé l’individu. Elle a nié le peuple. Des Juifs sans judaïsme. Des israélites sans Israël. Des citoyens amputés de leur mémoire. Le contrat républicain était généreux — et borgne. Deux siècles ont passé. L’équation n’est pas résolue. Elle s’est gangrenée.
De l’émancipation à Vichy : la trahison fondatrice
Pendant cent cinquante ans, les Juifs ont joué le jeu. Avec ferveur. Avec naïveté, parfois. Ils ont fait les guerres de France. Ils ont peuplé les facultés, le barreau, la médecine. Ils se sont appelés Léon, Marcel, Raymond. Ils ont chanté La Marseillaise avec une conviction que beaucoup de Français de souche n’avaient plus.
L’affaire Dreyfus aurait dû les réveiller. Elle a réveillé Herzl — un Viennois qui regardait de loin. Les Juifs français, eux, ont préféré croire à l’accident. À l’erreur réparée. Au triomphe de la République sur ses démons. Erreur fatale. Vichy n’est pas une parenthèse. C’est une révélation. L’État français — sans attendre l’ordre allemand, par initiative propre, dès juillet 1940 — a abrogé la citoyenneté des Juifs. Les a exclus, fichés, arrêtés, livrés. Avec zèle. Avec méthode. Dans l’indifférence tranquille des voisins. Soixante-dix-sept mille déportés. Moins de trois pour cent sont revenus.La République avait promis l’égalité. L’État français a livré ses propres citoyens. Cette trahison-là n’a pas de prescription.
Milner, ou le penchant qu’on ne nomme pas
Le philosophe Jean-Claude Milner a nommé ce que d’autres refusaient de voir. Dans Les Penchants criminels de l’Europe démocratique, il pose la thèse sans précaution : l’Europe n’a pas exterminé les Juifs malgré ses valeurs. Elle l’a fait avec elles. La bureaucratie, le droit, la procédure — tout l’arsenal de la modernité démocratique mis au service de l’élimination. Vichy n’est pas une rechute barbare. C’est une application zélée.
Milner va plus loin. Le penchant criminel n’est pas un accident de l’histoire européenne. Il est consubstantiel à la construction européenne elle-même — à cette volonté de lisser, d’uniformiser, d’effacer les particularités qui résistent. Or les Juifs résistent. Ils ont toujours résisté — à l’assimilation totale, à la dissolution, à l’oubli de soi. C’est ce qui les rend insupportables aux yeux de ceux qui rêvent d’une Europe unie, lisse, post-nationale. Et si le penchant criminel n’avait pas disparu ? S’il avait seulement changé de costume ?
La reconstruction : le temps du silence
Les survivants revinrent dans un pays qui ne voulait pas entendre. La France s’était fabriqué une mémoire résistante. En partie vraie. En grande partie commode. Les Juifs déportés y dérangeaient. Témoins d’une honte qu’on préférait enfouir. Trente ans de silence. On disait déportés, victimes, martyrs — sans préciser. La spécificité de la persécution antisémite fut noyée dans un universalisme qui était, en réalité, un effacement commode.
Les Juifs reconstruisirent. Discrètement. Avec cette énergie que l’histoire du peuple juif rend familière. Les Séfarades arrivés dans les années 1960 — du Maroc, d’Algérie, de Tunisie — apportèrent un sang neuf. Une relation à l’identité juive moins inhibée, moins honteuse, moins assimilationniste. La France juive du XXIe siècle est largement séfarade. Plus revendicative. Plus assumée. Elle arrive dans un pays qui a changé — pas toujours dans le bon sens.
Le troisième antisémitisme
Il y a eu l’antisémitisme de la droite catholique et nationaliste. Celui de Drumont, de Maurras, de Vichy. Il y a eu l’antisémitisme de l’extrême gauche stalinienne. Celui qui confondait Juif et capitaliste, sioniste et impérialiste. Il y a maintenant le troisième. Celui qu’on n’ose pas nommer. Il vient des banlieues. D’une fraction d’une population pour qui Israël est le diable et le Juif son représentant sur le sol français. Ce n’est pas une généralisation. C’est un constat statistique, documenté, connu des services de renseignement, et tu par une classe politique qui redoute de nommer les responsables. Car nommer cet antisémitisme-là, c’est risquer d’être traité d’islamophobe. La peur de l’amalgame a remplacé le courage de la lucidité. Les Juifs, eux, n’ont pas ce luxe. Ils subissent.
Le 7 octobre, ou la trahison de la gauche
Le 7 octobre 2023 a été un test. Mille deux cents morts en quelques heures. Des familles massacrées dans leurs maisons. Des jeunes gens assassinés dans un festival. Des femmes violées. Des enfants brûlés vifs. Des otages toujours retenus à Gaza. La réaction d’une partie de la gauche française fut sidérante. Des mais. Des certes. Des dans le contexte. Des manifestations pro-palestiniennes organisées dès le 8 octobre — avant que les corps soient dénombrés. Pendant qu’Israël, halluciné, cherchait encore les corps et les lambeaux de corps, une partie de la gauche française reprenait à son compte le mot « génocide ».
Le génocide de qui ? Commis par qui ? Les bourreaux du matin devenaient les victimes du soir. En moins de vingt-quatre heures. Mélenchon attendit plusieurs jours avant de prononcer le mot terrorisme. La France Insoumise hésita, tergiversa, pratiqua le double discours avec une virtuosité qui eût été admirable si le sujet n’avait pas été des morts juifs. Ce soir-là, les Juifs de France comprirent quelque chose qu’ils savaient peut-être déjà : une partie de la gauche ne les considère plus comme des victimes légitimes. Leur sang ne déclenche pas les mêmes réflexes moraux.
Rupture historique. La gauche avait été dreyfusarde. Elle avait porté Blum. Elle accueille maintenant des courants pour qui la cause palestinienne efface toute autre considération — y compris l’humanité élémentaire.
L’aliya : le vote des pieds
Les Juifs partent. En silence. Par milliers. Depuis 2000, l’aliya française bat des records. Des cadres, des médecins, des entrepreneurs, des jeunes familles. On part par peur. Par lassitude. Par ce sentiment diffus de ne plus tout à fait appartenir. D’être regardé de biais. La France compterait aujourd’hui entre 450 000 et 500 000 Juifs. Certaines estimations sont plus basses. La communauté juive française, jadis troisième du monde, s’érode. Ce n’est pas une statistique. C’est la fin d’une présence. D’un apport que l’ingratitude collective oublie commodément.
L’industrie, d’abord. Les frères Pereire — Isaac et Émile, Séfarades bordelais d’origine portugaise — ont financé et construit les chemins de fer français. La colonne vertébrale du pays. Sans eux, le Second Empire reste une promesse. André Citroën a inventé l’automobile populaire, la production en série à la française, la traction avant. Marcel Dassault — né Bloch — a donné à la France son aviation militaire. Sans le Mirage, sans le Rafale, la souveraineté française n’est qu’un mot. Et la stratégie militaire ? David Galula — né à Sfax, officier français, Juif tunisien — a théorisé la contre-insurrection moderne. Son manuel est encore enseigné à West Point. L’Amérique a fait ses guerres avec ses idées. La finance et le droit. Les Rothschild ont financé les guerres, les États, les infrastructures d’une Europe entière — depuis Paris. Achille Fould fut ministre des Finances de Napoléon III. René Cassin a rédigé la Déclaration universelle des droits de l’homme. Pierre Mendès France a tenté, seul, de dire la vérité à un pays qui ne voulait pas l’entendre. Les sciences. Georges Charpak — déporté à Dachau, Nobel de physique 1992. Serge Haroche — né à Casablanca, Juif marocain, Nobel de physique 2012. Claude Cohen-Tannoudji — Nobel de physique 1997. Henri Bergson — Nobel de littérature 1927. Et les mathématiques : Laurent Schwartz, Juif alsacien, premier Français médaillé Fields. Grothendieck, fils d’anarchiste juif russe, qui a refondé la géométrie algébrique du XXe siècle. Yves Meyer — né dans une famille juive séfarade, élève au lycée Carnot de Tunis, major de l’agrégation, prix Abel 2017 pour sa théorie des ondelettes. Un enfant de la Tunisie juive qui a refondé l’analyse mathématique moderne. Les arts et les lettres. Proust a réinventé le roman. Durkheim a fondé la sociologie française. Derrida a bouleversé la philosophie mondiale. Romain Gary a écrit deux fois le prix Goncourt — exploit unique. Françoise Giroud a fondé L’Express et inventé le journalisme moderne en France. Patrick Modiano — Nobel de littérature 2014 — a fait de la mémoire et de l’occupation son oeuvre entière. Simone Veil a donné aux femmes la maîtrise de leur corps — et à la France un peu de sa dignité retrouvée. Un peuple qui représente moins d’un pour cent de la population française. Et cette liste. Elle pourrait être trois fois plus longue. Elle ne l’est pas par pudeur — pas par manque de noms. Et bien d’autres.
Un pays qui perd ses Juifs perd quelque chose de lui-même. Il ne sait pas toujours quoi. Il le découvre trop tard.
Macron, ou la trahison feutrée
Macron n’est pas Mélenchon. Il ne nie pas. Il ne ricane pas. Il condamne — avec les mots qu’il faut, au moment qu’il faut. Et puis il s’arrête là. Après le 7 octobre, il fallut attendre. Les déclarations vinrent — mesurées, équilibrées, soucieuses de ne froisser personne. Un président qui parle aux Juifs d’Israël et aux Arabes de France dans la même phrase, avec le même soin diplomatique. Comme si les bourreaux et les victimes méritaient le même ménagement. Il y eut la grande marche contre l’antisémitisme du 12 novembre 2023. Deux cent mille personnes dans les rues de Paris. Un moment rare. Un sursaut. Macron était absent. Agenda, dit-on. Priorités. Le président de la République française n’avait pas le temps de marcher contre la haine des Juifs.
Et l’antisémitisme islamiste ? Ce mot-là ne passe pas facilement les lèvres présidentielles. On dit antisémitisme, on dit toutes les formes de haine — formule commode qui noie le poisson et protège l’électorat. Nommer les auteurs, désigner les milieux, dire la vérité sociologique — ce serait prendre un risque. Macron ne prend pas ce risque-là. La trahison de Macron n’est pas bruyante. Elle est feutrée. Elle est faite de silences choisis, d’absences calculées, de prudences qui ressemblent à de la lâcheté quand les morts sont juifs.
Ce qui reste
Quelle est donc la place des Juifs en France ? Inconfortable. Disputée. Menacée — moins par les lois que par le climat, moins par l’État que par la rue et le silence de ceux qui devraient parler.
Vivante, encore. Les Juifs de France résistent. Ils publient, militent, créent, enseignent. Des journalistes disent ce que les grands médias taisent.
Mais la question posée par Clermont-Tonnerre en 1791 n’a toujours pas de réponse. La France n’a jamais su faire une place à une communauté qui voulait être à la fois française et juive. Universelle et particulière. Républicaine et mémorielle.Elle a promis l’égalité des individus. Elle n’a jamais reconnu l’existence des peuples en son sein. Les Juifs de France vivent dans cet entre-deux. Depuis deux cent trente ans. Ils attendent toujours. Qu’en restera-t-il dans quelques dizaines d’années ?
© Paul Germon
