« De Victor Kravchenko à Boualem Sansal »
Le 24 janvier 1949, Victor Kravchenko comparaît devant le tribunal correctionnel de la Seine. Ingénieur soviétique passé à l’Ouest en 1944, il a publié « J’ai choisi la liberté », 640 pages documentant la famine ukrainienne délibérément provoquée, les collectivisations forcées, le Goulag. Traité de menteur, d’ivrogne, accusé de n’avoir pas lui-même écrit son livre, il attaque en diffamation « Les Lettres françaises », l’hebdomadaire dirigé par Louis Aragon. L’article incriminé, publié le 13 novembre 1947 sous le titre « Comment fut fabriqué Kravchenko », l’accuse d’être un traître à sa patrie, alcoolique, affabulateur et à la solde des services secrets américains.
Face au prétoire : Frédéric Joliot-Curie, Emmanuel d’Astier de La Vigerie, Pierre Cot, Vercors, Jean Cassou — l’intelligentsia progressiste au grand complet, venue défendre l’infaillibilité du Kremlin. L’avocat de Kravchenko, Georges Izard — académicien, résistant, fondateur de la revue « Esprit » — essuie injures, calomnies et railleries. Il sera surnommé « l’avocat de Coca-Cola »
pour avoir naguère plaidé pour cette société américaine. L’argument est mince. Il remplit son office.
Parmi les témoins à charge défilent des survivants du système soviétique. Margarete Buber-Neumann, veuve d’un dirigeant communiste allemand éliminé à Moscou pendant les purges, arrêtée en 1933, déportée au Goulag puis à Ravensbrück, raconte son histoire. Après l’avoir écoutée, Simone de Beauvoir elle-même s’exclame : « Depuis que j’ai entendu cette Allemande, je crois ! Je crois que Kravchenko dit la vérité sur tout ». Ce n’est pas rien. Ce n’est pas suffisant pour convaincre ceux qui ne veulent pas être convaincus.
Le 4 avril 1949, le tribunal condamne « Les Lettres françaises » à 500 000 francs d’amende et 150 000 francs de dommages et intérêts. Victoire judiciaire. Défaite dans l’opinion qui compte — celle des salons. Les militants de gauche les mieux intentionnés préfèrent voir dans le témoignage de Kravchenko une dénonciation du « stalinisme » compris comme excroissance monstrueuse d’un communisme par ailleurs sain.
La nuance durera sept ans. La mort de Staline en 1953 et la dénonciation de ses crimes par Khrouchtchev en 1956 donneront de la consistance à cette thèse — et permettront à beaucoup de classer l’affaire sans avoir à reconnaître qu’ils avaient couvert le pire.
Boualem Sansal, écrivain franco-algérien, Grand Prix de l’Académie française, Prix de la Paix des libraires allemands, traduit dans le monde entier, publié chez Gallimard depuis vingt-cinq ans, est arrêté à Alger le 16 novembre 2024 pour « atteinte à l’unité nationale ». Sur le plateau de « C Politique », un docteur en sciences politiques explique que « considérer Boualem Sansal comme un homme des Lumières qui défend les grandes causes, c’est se tromper complètement », et accuse les défenseurs de l’écrivain d’être « aveugles ou complices ».
Benjamin Stora, historien officiel des mémoires croisées, note sobrement que certaines positions de Sansal ont pu « blesser le sentiment national » algérien.
Argument massue : le sentiment national d’un régime de généraux justifie l’emprisonnement d’un romancier de 75 ans atteint d’un cancer.
Les élus du Nouveau Front populaire sont absents de l’Assemblée nationale le 26 mars 2025 lors du rassemblement pour sa libération. La France insoumise établit le distinguo entre « les bons intellectuels persécutés et les mauvais ». Kravchenko était à la solde de Washington. Sansal est à la solde de Tel Aviv et de Le Pen. La formule change. La fonction demeure : l’accusation d’allégeance inavouable dispense d’examiner les faits.
Quand l’attaque politique ne suffit pas, on convoque l’esthétique. Sansal serait un « écrivain moyen », un petit vendeur de livres dont le cas aurait été grossi par les médias. Il faut donc compter : Grand Prix du roman de l’Académie française pour 2084, Prix de la Paix des libraires allemands à Francfort, Prix mondial Cino Del Duca 2025, Grand Prix RTL-Lire pour « Le Village de l’Allemand ». Parmi les 1 300 signataires des tribunes pour sa libération : Margaret Atwood, Elfriede Jelinek, David Grossman, Orhan Pamuk, Anne Applebaum. Les auteurs « moyens » ne mobilisent pas ce type de caution. Limogé de son poste de haut fonctionnaire algérien en 2003 pour ses prises de position contre l’islamisation, Sansal a continué à écrire pendant un quart de siècle, censuré dans son pays, lu partout ailleurs. Ce n’est pas le parcours d’un opportuniste.
La rhétorique de la disqualification littéraire remplit une fonction précise : permettre à ceux qui n’ont pas signé la pétition de ne pas paraître lâches. On ne dit pas « Je me tais parce que la cause postcoloniale prime sur l’universel ». On dit : « Je ne suis pas convaincu par son œuvre ». Le jugement esthétique devient l’alibi du silence politique. Plus élégant que « l’avocat de Coca-Cola ». Même fonction.
Ce qui unit les deux affaires n’est pas anecdotique. Dans les deux cas, un régime autoritaire emprisonne un homme qui dit ce qu’il a vu ou ce qu’il pense. Dans les deux cas, une fraction de l’intelligentsia française choisit de plaider non pour l’universel — liberté d’expression, protection de l’écrivain — mais pour son camp géopolitique. En 1949, c’était l’URSS, foyer du socialisme réel. Aujourd’hui, c’est l’Algérie, foyer du ressentiment postcolonial, reprise comme étendard de substitution par une gauche qui a perdu ses catégories. Il y a trente ans, la même gauche soutenait Victor Jara et Pablo Neruda — la mécanique était simple : artiste plus dictature égale mobilisation. Désormais une variable s’est glissée dans l’équation : de quelle dictature s’agit-il, et quelles sont les opinions de la victime ?
Le régime algérien avait suggéré à Sansal de prendre « un avocat non juif » pour faciliter sa défense. La précision mérite d’être retenue. Certains, en France, n’ont rien entendu.
Kravchenko avait dit en partant : « Le tyran Staline mourra et on saura tout ». Il avait raison sur le fond, tort sur le délai. Ceux qui l’avaient traîné dans la boue ont attendu 1956, certains bien plus longtemps, avant de convenir qu’il disait la vérité.
La question avec l’affaire Sansal n’est pas de savoir si ses contempteurs finiront par présenter leurs excuses. C’est de savoir combien de temps l’excuse met à venir — et ce qu’elle coûte, entre-temps, à celui qu’on a laissé en prison.
© Paul Germon
