Tribune Juive

Les Juifs ont-ils un avenir en Europe? L’importance insigne du Colloque 2026 du BNVCA et la prise de parole de Jean-Claude Milner (2/6)

Les Juifs ont-ils un avenir en Europe ?

Sans passé, ni présent, pourquoi les Juifs auraient-ils un avenir ? 

Jean-Claude Milner

       Après la 2ème guerre mondiale, l’Europe démocratique reprend le pouvoir politique. Du moins, dans la partie occidentale du continent. Cette restauration se fait sous l’impulsion des Etats-Unis et avec leur aide économique. Ainsi se constitue ce qu’on appellera l’Occident. Dans les années 30, ce nom désignait une civilisation, sinon la civilisation. Désormais, il désigne aussi une réalité matérielle, reposant sur une liste précise de pays. Cette entité a donc deux faces : l’une est géopolitique et repose sur l’acceptation du protectorat états-unien ; l’autre est éthique et consiste dans un ensemble de valeurs. La plupart avaient été conçues en Europe, dès le XVIIIe s. Elles avaient été affinées au cours du XIXe s., puis réaffirmées après la Première guerre mondiale. L’ONU et la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 tentent de fonder leur validité pour l’ensemble des habitants de la planète.

       En retrouvant ses propres valeurs, l’Europe démocratique découvre aussitôt à quel point elle s’en est montrée indigne. Le point culminant de cette prise de conscience n’est autre que la destruction des Juifs d’Europe. A ce moment et pour plusieurs décennies, le Juif devient comme un test. Son histoire, son nom, la façon dont il en est tenu compte permettent de mesurer le degré de sérieux dont témoignent l’Occident et, plus particulièrement, l’Europe démocratique dans la mise en œuvre de leur programme. Puisque ce programme a deux faces, l’une géopolitique, l’autre éthique, le test se dédouble : en géopolitique, il consiste essentiellement dans la création et la reconnaissance de l’État d’Israël ; dans le domaine éthique, il frappe d’indignité toute déclaration et tout comportement antisémites. Si l’on se tourne vers la France, on peut s’appuyer sur deux indices, censés prouver qu’elle a passé le test avec succès : la formule que répètent les politiques responsables « Israël a le droit de se défendre » ; l’observation encore maintenue par un sociologue en 2022 : « l’anti-antisémitisme spontané est désormais majoritaire dans l’opinion ».

       Ce dispositif s’établit vers 1950. Lors du traité de Rome, en 1957, l’Union européenne se flatte de s’y inscrire avec plus de force que jamais. En 1989, la chute du mur est censée tout à la fois étendre la surface géopolitique de l’Occident et renforcer l’adhésion à sa charte éthique. Avec plus ou moins de sincérité, les anciens États de l’Europe de l’Est adoptent le langage de l’anti-antisémitisme et font mine de condamner la destruction des Juifs, qu’ils avaient assez facilement acceptée en son temps. Sous ses deux faces, l’Occident avait apparemment réussi. Le test du nom juif en donnait la preuve. Pourtant, des fissures apparaissaient depuis longtemps. Il suffisait d’un peu d’attention pour les percevoir. J’en avais fait état dans un livre de 2003, Les penchants criminels de l’Europe démocratique. Néanmoins, nul n’est maître du temps. Il fallut près d’un quart de siècle pour que la rupture se produise aux yeux de tous. Il fallut attendre le massacre du 7 Octobre 2023 et l’enchaînement des événements qui ont suivi.

       Il se confirme aujourd’hui qu’en reconnaissant à Israël le droit de se défendre, on ne lui reconnaît pas le droit de chercher à vaincre ses agresseurs. On l’a vu après le 7 octobre : dès qu’Israël est allé au-delà d’un deuil silencieux, il pouvait être accusé de crime ; en retour, les auteurs du massacre pouvaient passer pour les soldats d’une guerre devenue juste. Une évolution parallèle changea le statut de l’antisémitisme, non seulement à l’égard d’Israël, mais à l’égard de l’ensemble des porteurs du nom juif : l’anti-antisémitisme spontané des décennies précédentes laisse désormais la place à un nuancier allant de l’indulgence à l’égard de l’antisémitisme des autres, jusqu’à l’intériorisation en soi-même d’un antisémitisme aussi spontané que l’avait été naguère l’anti-antisémitisme. On constate même, dans certains secteurs de l’opinion, les manifestations d’une véritable passion antijuive, bien plus profonde et plus enracinée que tout antisémitisme.

       Que s’est-il passé ? Le premier élément de la situation nouvelle concerne la destruction des Juifs d’Europe. Elle a cessé de compter dans les mémoires occidentales : aux Etats-Unis, elle passe pour une vieille affaire interne aux Européens blancs, qui importe peu au regard des tensions raciales toujours plus présentes; dans l’Union européenne, on tient que les comptes ont été soldés.

       Le deuxième élément concerne la nature même de l’anti-antisémitisme : il était lié à une destruction passée ; or, les Juifs israéliens, ainsi que les diasporas juives illustrent une reconstruction. « Les Juifs sont riches » murmure-t-on chez les pauvres ; ils réussissent, reprend-on dans les salons des riches. L’évolution du conflit au Proche et Moyen Orient donne le coup de grâce à l’anti-antisémitisme d’autrefois : non seulement les Juifs veulent ne pas être détruits, mais ils se donnent les moyens de ne pas l’être. A quoi bon ériger l’anti-antisémitisme en principe, puisque les Juifs sont devenus suffisamment forts par eux-mêmes.

       Le troisième élément concerne la naissance d’un islam européen. L’islam extra-européen redoute par-dessus tout que ce nouvel islam s’autonomise, alors qu’il est en passe de devenir religion majoritaire dans certains pays de l’Union Européenne. Pour le maintenir dans le droit chemin, rien de plus sûr que d’entretenir en son sein non seulement l’antisémitisme, qui se cherche des raisons, mais bien une passion anti-juive, qui va au-delà de toute raison.

       Le quatrième élément concerne la structure de l’Occident : il saute aux yeux que la relation entre l’Europe et les Etats-Unis a changé. Donald Trump et Obama avant lui ne croient pas en l’Occident ; ils croient aux Etats-Unis. Que leurs conceptions politiques diffèrent du tout au tout sur le reste, cela est certain ; mais ces différences s’inscrivent au sein d’une même conviction : l’Occident n’existe pas, seul l’Empire états-unien existe, suzerain de tous ses vassaux et protecteur de ceux qui se montrent dociles.

       Non seulement, le versant géopolitique de l’Occident est abandonné par les Etats-Unis, mais aussi son versant éthique. Selon eux, les valeurs à défendre n’ont rien à faire de l’Occident, rien surtout à faire d’un quelconque héritage européen : seules importent les idéologies états-uniennes. On admettra que les démocrates et les républicains n’ont pas les mêmes ; mais, dans leur différence, elles partagent un trait commun : elles sont nées et ont été développées aux Etats-Unis. Le Juif cesse de fonctionner comme un test valant pour l’Occident ; s’il fonctionne encore comme un test – ce qui n’est pas toujours le cas -, il vaudra pour les seuls Etats-Unis, selon des critères propres aux Etats-Unis. Parmi ces critères, la destruction des Juifs d’Europe ne doit plus occuper aucune place.

       Dans ces conditions, l’Europe et spécialement l’Union européenne se pensent comme le conservatoire de l’Occident de 1950. Incapables d’en exécuter le programme géopolitique, elles s’en tiennent au versant éthique. Or, maintenant que les comptes de la destruction nazie sont soldés, on va passer les Juifs au crible des valeurs euro-occidentales et l’on va constater qu’ils ne les satisfont pas. Pas du tout, selon les uns, pas assez selon les autres. Pour le moment, il s’agit de l’État d’Israël; rien ne garantit qu’il ne s’agira pas bientôt de tout Juif possible, israélien ou diasporique.

       Les Juifs en Europe n’ont plus de passé, aux yeux des Européens ; il se résumait à une destruction, or celle-ci a été traitée comme il le fallait, se persuade l’opinion majoritaire. On peut donc la rayer des mémoires. Les Juifs n’ont pas de présent : il suffit de considérer la vie politique des pays de l’Union européennes; aucun ne s’imagine pas que se pose à propos des Juifs la moindre question réelle. Tout au plus des écarts de langage ou de conduite, qui suscitent quelques protestations, bien timides au fond et surtout bien éphémères. Quant à la passion anti-juive, si répandue chez ceux qu’on a abandonnés à leur sort, les ambitieux s’empressent de la justifier et de l’entretenir. Ils espèrent ainsi faire oublier leur propre insuffisance. Sans passé, ni présent, pourquoi les Juifs auraient-ils un avenir ? 

© Jean-Claude Milner

Photos Guy Azria

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