Tribune Juive

Les derniers Juifs en pays arabes : un film, une urgence, un appel à témoins. Par José Ainouz et Georges Bensoussan

Entre 1850 et 1975, un bouleversement historique majeur s’est produit dans le monde arabo-musulman : la disparition presque totale de communautés juives implantées depuis parfois plus de deux mille ans, bien avant l’arrivée de l’islam au VIIᵉ siècle. Du Maroc à l’Irak, du Yémen à l’Égypte, une civilisation entière s’est effacée en l’espace de quelques décennies.

C’est cette histoire largement méconnue que le réalisateur José Ainouz et l’historien Georges Bensoussan ont choisi de porter à l’écran dans un documentaire ambitieux : Les derniers Juifs en pays arabes (1850–1975).

À travers ce film, les auteurs souhaitent faire entendre une mémoire en train de disparaître. Car des 900 000 Juifs vivant dans les pays arabes à la veille de la création de l’État d’Israël, il n’en reste aujourd’hui qu’environ 3000, principalement au Maroc et en Tunisie.

Sur le plan historique, le fil conducteur du documentaire s’appuie sur les travaux de l’historien Georges Bensoussan, et notamment sur son ouvrage de référence Juifs en pays arabes (Tallandier, 2012, Texto Tallandier, 2021), qui éclaire les mécanismes politiques, sociaux et culturels ayant conduit à la disparition progressive de ces communautés.

Une disparition rapide, un exil massif

Le conflit israélo-arabe a accéléré le départ des Juifs des pays arabes, les causes profondes nous semblent plus anciennes et plus complexes. Elles prennent racine dans l’émancipation progressive apportée par l’école occidentale (notamment les écoles de l’Alliance israélite universelle dès 1862 au Maroc ), dans la colonisation européenne, et dans la tension croissante entre modernité et statut traditionnel de minorité en terre d’islam.

Pendant des siècles, Juifs et chrétiens y ont vécu sous le régime de la dhimma, un statut de « protection »  mais aussi d’infériorisation, assorti de discriminations et d’humiliations. Après 1945, la perspective des indépendances arabes, la montée des nationalismes, le conflit en Palestine et la crainte d’un retour à l’ancienne sujétion ont provoqué un basculement. Dans un climat de pressions, d’intimidations, de discriminations et parfois de violences, des centaines de milliers de familles juives ont quitté leur terre natale.

Cet exode fut le plus souvent accompagné d’une spoliation massive et d’un arrachement culturel profond. Pourtant, cette histoire est restée longtemps marginalisée, éclipsée par d’autres récits dominants du XXᵉ siècle.

Le film entend donc restituer cette réalité sans militantisme, avec rigueur et nuance : « ni partisans ni militants », précisent les auteurs, mais avec la volonté ferme de ramener cette question dans l’histoire.

Le Maroc, mars 2026 : les traces sont encore là

Dans le cadre de la préparation du documentaire, une mission de repérage a été réalisée au Maroc en mars 2026, menée par Evelyne et José Ainouz. Ce repérage a permis de confirmer une évidence : la mémoire juive marocaine demeure encore profondément inscrite dans les lieux.

En choisissant de parcourir le pays en véhicule, l’équipe a pu atteindre des zones isolées du Haut et du Moyen Atlas, découvrant des villages oubliés où subsistent encore les vestiges des anciens mellahs ruraux. Dans ces petites localités, les quartiers juifs apparaissent comme des espaces distincts, souvent marqués par une architecture spécifique : ruelles étroites, forte densité d’habitation, constructions en hauteur, espaces clos ou délimités.

Ces traces racontent à elles seules une histoire sociale : celle d’une cohabitation ancienne, mais aussi celle d’une séparation imposée.

Le repérage a également permis de découvrir ou de revisiter des sites majeurs : les cimetières juifs d’Errachidia et d’Erfoud, le mellah encore identifiable de Tinghir, le mellah remarquable de Goulmima, ou encore le quartier juif de Marrakech, en partie endommagé.

Mais l’un des moments les plus marquants du repérage fut la découverte, à Ouarzazate, d’une synagogue datant du XVe siècle, encore riche d’objets de culte, ainsi que de centaines de photographies de populations juives datant des années 1930 à 1960. Un véritable trésor patrimonial, historique et émotionnel.

À Essaouira, le Centre de culture judéo-marocaine, impulsé par André Azoulay, a ouvert ses archives : photos, vidéos, témoignages, documents. Ces matériaux pourraient devenir une base essentielle pour la suite du film.

Le repérage a également mis en évidence un élément troublant : dans plusieurs villages, des habitants possèdent encore des objets rituels juifs, conservés depuis le départ des familles. La quantité de traces retrouvées laisse supposer que de nombreuses familles sont parties précipitamment, abandonnant une partie importante de leur patrimoine matériel.

Un film construit sur la parole des derniers témoins, sur des archives et sur lanalyse des historiens


Le documentaire sera construit à partir de témoignages directs, d’archives, de photographies inédites, ainsi que de tournages actuels dans les lieux de mémoire, enrichis par l’analyse d’historiens. Le film veut faire entendre la voix de ceux qui ont vécu le départ : expulsions du Caire en 1948 et 1956-57 plus encore, départs précipités de Bagdad, déracinements d’Alep ou de Damas, exils plus silencieux du Maroc ou de Tunisie.

Il s’agira de comprendre, de ressentir, de reconstruire un monde disparu à travers ces récits humains, éclairés par le regard historique.  Mais il y a urgence : car dans les dix prochaines années, de nombreux témoins encore vivants auront disparu. Et avec eux, une mémoire irremplaçable.

Un appel à témoins : urgence de mémoire

Dans cette perspective, l’équipe du film lance un appel à toutes les personnes ayant vécu dans un pays arabe avant leur départ, ou ayant grandi dans une famille issue de cet exil.

Nous recherchons des témoins originaires du Maroc, d’Algérie, de Tunisie, de Libye, d’Égypte, de Syrie, du Liban, d’Irak, du Yémen, et plus largement de tout le monde arabo-musulman.

Nous recherchons également des témoins arabes, qui auraient connu cette période et pourraient raconter comment le départ des Juifs fut vécu et perçu dans leur pays.

Les témoignages recherchés concernent :

Tournages à venir et nécessité de soutien

Après le Maroc, le film doit se poursuivre par des tournages en Tunisie (Djerba, Tunis), en Égypte (Le Caire), puis en Israël, afin d’y recueillir des témoignages essentiels auprès des familles issues de l’exil et de leurs descendants.

D’autres déplacements sont également prévus dans les principaux pays d’accueil des communautés juives originaires du monde arabe : au Royaume-Uni, pour rencontrer des témoins issus de la communauté juive d’Irak, en Italie, pour les Juifs de Libye, ainsi qu’aux États-Unis et au Canada, où vivent aujourd’hui de nombreux témoins et descendants de plusieurs communautés du monde arabe ( en particulier du Maroc à Montréal).

Pour mener à bien cette démarche, des financements sont indispensables : acquisition de matériel de tournage, déplacements, prise en charge logistique, et réalisation d’un premier tournage avant l’été.

Quand les pierres restent, les voix seffacent

Les mellahs, les synagogues, les cimetières et les photos retrouvées au Maroc prouvent une chose : la mémoire existe encore. Mais elle est fragile. Les murs s’effondrent, les objets disparaissent, les témoins vieillissent.

Ce film veut sauver ce qui peut encore l’être : une mémoire vivante, une histoire complexe, humaine, douloureuse, souvent ignorée, tous les témoignages d’un monde qui ont disparu en silence.

Et parce qu’il est encore temps d’en recueillir les derniers récits.

                                                     Georges Bensoussan et Jose Ainouz

Vous pouvez contacter le réalisateur José Ainouz par email afin de proposer votre témoignage. Il se fera un plaisir de vous rappeler et de convenir avec vous dun échange, voire dune rencontre, en amont du tournage.

joseainouz@gmail.com

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