Il arrive que la justice se trompe.
Il est plus grave qu’elle choisisse de ne pas voir
Dans l’Affaire Affaire Sarah Halimi, la chaîne judiciaire a été menée à son terme — jusqu’à la validation, par la Cour de cassation, d’une irresponsabilité pénale fondée sur l’abolition du discernement.
Tout est donc conforme. Tout est donc clos. Mais ce qui est clos juridiquement ne l’est pas nécessairement intellectuellement.
Car un point, dès l’origine, a été approché, contourné, puis comme neutralisé : l’antisémitisme.
Non qu’il ait été totalement absent- Mais il n’a jamais été affronté comme une donnée structurante de l’acte.
Comme si le nommer exposait la décision à une complexité supplémentaire. Comme si le qualifier obligeait à revoir l’ensemble de l’architecture du raisonnement.
Alors on a dissocié: d’un côté, un délire. De l’autre, des faits.
Et dans cette dissociation, quelque chose s’est perdu : la possibilité-même de penser ensemble l’état mental et la charge idéologique.
Or c’est précisément là que réside le nœud. Car si l’antisémitisme a joué un rôle — non périphérique mais central — alors la question de l’intention, de la conscience, de la construction du passage à l’acte ne peut plus être traitée comme elle l’a été.
Et c’est cette question que la décision a, sinon évitée, du moins insuffisamment épuisée.
Aujourd’hui, un élément nouveau est versé apporté par la famille. Le Cabinet Pardo a pris cet élément suffisamment au sérieux pour demander la réouverture. Le droit est limpide : un fait nouveau oblige à regarder.
Refuser, cette fois, aurait un sens précis: celui de maintenir une construction juridique en évitant ce qui pourrait la fissurer.
Car enfin, que redoute-t-on ? Que l’examen approfondi de la dimension antisémite vienne troubler la cohérence de la décision ?
Alors c’est que cette cohérence est moins solide qu’affirmé.
Une justice forte n’élude pas les mobiles. Elle les affronte, surtout lorsqu’ils dérangent.
Ce qui est en cause ici dépasse une qualification. C’est la capacité-même de la justice à intégrer, sans la réduire, la réalité contemporaine de l’antisémitisme, car lorsqu’un crime vise un Juif parce qu’il est Juif,
ce fait ne peut pas être un élément secondaire du raisonnement: il en est une clé.
L’avoir traité comme une périphérie a fragilisé l’ensemble. Rouvrir aujourd’hui, ce n’est pas revenir en arrière. C’est accepter de regarder enfin ce qui n’a pas été pleinement affronté.
Refuser, ce serait entériner une autre idée : celle qu’il existe, au cœur-même de la justice, des zones que l’on préfère ne pas éclairer jusqu’au bout.
Une justice qui contourne le mobile d’un crime ne protège pas sa décision. Elle en révèle la faille. L’Affaire Halimi exigeun second regard.
© Sarah Cattan
