Gouverner contre la société
Dresser les parents les uns contre les autres pour faire passer une politique sanitaire, instrumentaliser l’émotion, puis revenir « après le combat » pour recomposer le pouvoir : derrière la séquence Bennett, une méthode se dessine — et elle inquiète.
Il y a des phrases qui ne relèvent pas du dérapage, mais d’une conception du pouvoir.
« Qu’ils se battent ». « Let them fight »
Attribuée à Naftali Bennett en 2021*, cette formule ne dit pas seulement une brutalité. Elle dit une stratégie : faire faire aux citoyens ce que le politique n’assume plus d’imposer lui-même.
Car enfin, que signifie gouverner en appelant les parents à faire pression les uns sur les autres ? Cela signifie déléguer la contrainte, transformer une décision publique en conflit privé, remplacer la responsabilité politique par une mise en concurrence sociale.
Ce ne serait plus l’État qui trancherait: ce seraient les citoyens qui s’affronteraient.
Et ce déplacement est lourd de conséquences.
Il fracture d’abord: une société ne tient pas longtemps quand elle est sommée de se surveiller, de se juger, de se faire honte.
Il déresponsabilise ensuite, car un pouvoir qui organise la pression sociale peut toujours prétendre qu’il n’y est pour rien : « Ce sont les gens ».
Mais surtout, il installe une méthode, une manière de gouverner qui ne consiste plus à convaincre, ni même à décider clairement, mais à instrumentaliser les ressorts les plus immédiats : la peur, la pression, l’émotion.
Et c’est là que la séquence prend tout son sens, car ce même pouvoir qui, hier, encourageait la confrontation horizontale, n’a pas hésité, plus récemment, à s’adjoindre la figure d’un ex-otage, convoquant l’émotion la plus légitime pour nourrir une opération politique qui, elle, ne l’est pas toujours.
Et voici maintenant que l’on revient « après le combat », pour recomposer, ajuster, négocier, jusqu’à esquisser de nouvelles configurations, y compris avec Yair Lapid. Comme si tout cela relevait d’une continuité naturelle, comme si l’on pouvait, sans coût, passer de la mise en tension de la société à la recomposition tranquille du pouvoir.
Mais il y a un coût. Car une politique qui, tour à tour, attise, capte, instrumentalise, puis revient se poser en gestionnaire raisonnable, ne gouverne plus : elle exploite. Et une société ainsi traitée ne sort pas indemne.
À force d’organiser la confrontation, on finit toujours par devoir revenir « après le combat ». Mais ce que le politique retrouve alors, en lieu et place d’une société prête à être gouvernée, c’est un champ de fractures.
© Sarah Cattan
