“Je me tire” : le symptôme français
Ce n’est pas un écrivain qui part: c’est un pays qui ne retient plus, et ce pays, c’est notre France!
On peut toujours, ce matin, commenter les mots de Boualem Sansal. D’aucuns sont bien allés jusqu’à les trouver déplacés, indignes d’une trajectoire aussi exigeante. D’autres y ont vu un moment de fatigue. Un ras-le-bol. Rien que de très humain.
Mais ce « Je me tire » de Boualem Sansal, bien davantage qu’il parle de lui, dit tragiquement quelque chose de Nous. Quelque chose de Feue la France, pays où Partir est devenu une option crédible pour ceux qui pensent encore.
Les mots de Boualem Sansal, qu’ils soient ou non suivis d’effet, -et nous gageons qu’ils le seront-, ont valeur de symptôme, parce que leur auteur, loin d’être un homme du retrait, est de ceux qui ont « tenu » là où d’autres se taisaient, de ceux qui ont « nommé » quand le prix à payer était au-dessus des « moyens » du commun des mortels.
Ce « Je me tire » est révélateur d’une société qui ne soutient plus ses voix exigeantes, qui ne protège plus ses dissidents lucides, qui a laissé s’installer une forme d’usure morale.
Ce « Je me tire » est la conséquence d’un climat où la confrontation des idées a été remplacée par la disqualification. Il signifie qu’un pays a cessé d’être habitable pour certains de ceux qui le pensaient le mieux.
Ce « Je me tire » signifie que la lassitude a changé de camp: longtemps, c’étaient les esprits faibles qui renonçaient. Désormais, ce sont les esprits solides qui se retirent. Et cela, pour une nation, est toujours un très mauvais signe.
© Sarah Cattan
« La trahison d’une promesse française ». Par Jean-Charles OpenIntel
Boualem Sansal incarne aussi cette figure de l’homme qui quitte son pays natal parce qu’il ne veut plus vivre dans un univers où la liberté d’expression, la liberté de conscience et la pensée libre sont étouffées. Il ne fuit pas seulement un territoire ; il fuit un schéma de pensée, une logique de surveillance morale et idéologique, un monde où l’on vous assigne, où l’on vous classe, où l’on vous punit pour ce que vous dites.
S’il a choisi la France, ce n’est évidemment pas un hasard. Il l’a choisie parce qu’elle a longtemps incarné ces idéaux de liberté auxquels tant de pays occidentaux se sont référés, du XIXe siècle jusqu’à une période encore récente.
Et c’est là que la blessure est profonde : il retrouve en France, chez une partie du monde médiatique et intellectuel, ce qu’il pensait avoir laissé de l’autre côté de la Méditerranée : la disqualification, le procès d’intention, l’étiquetage infamant, la mise au ban. Je mets d’ailleurs au défi ce microcosme intellectuel, saturé de relativisme culturel, d’indignation sélective et d’empathie mal placée, d’aller vivre durablement dans un pays comme l’Algérie, en y tenant les mêmes postures morales qu’il se permet confortablement depuis la France. Ce microcosme gaucho-bobo, qui fantasme certaines réalités bien plus qu’il ne les comprend, ne voit même pas qu’il contribue à affaiblir les libertés dont il profite encore. Il croit protéger les autres ; il prépare surtout le terrain d’un monde où ses propres enfants n’auront plus le droit de parler aussi librement que lui.
Ce n’est donc pas une polémique médiatique de plus. C’est le signe d’un climat où l’on prétend parler au nom des opprimés tout en abandonnant ceux qui ont réellement fui l’étouffement de la pensée libre. C’est la trahison d’une promesse française.
© Jean-Charles OpenIntel
