Tribune Juive

Pour Boualem Sansal, Libre Maître Penseur contre ses maîtres censeurs. Par Daniel Salvatore Schiffer

Il est navrant de constater à quel point certains intellectuels – d’illustres inconnus, largement surestimés, le plus souvent – s’arrogent parfois l’illégitime droit, pérorant d’on se sait quelle autorité morale ou magistère philosophique, de dénigrer, et parfois de vilipender, leurs pairs lorsque ceux-ci ne rentrent pas dans le cadre restreint, pour ne pas dire étriqué, de leur propres et seules tendances politiques ou convictions idéologiques. A croire que, n’ayant visiblement jamais lu l’indépassable « Traité sur la Tolérance » du grand Voltaire, insigne représentant des Lumières, ces esprits chagrins n’ont manifestement rien compris, malheureusement pour les feux de l’intelligence elle-même, du véritable et respectueux débat d’idées, sans lequel il n’est pourtant pas de démocratie qui vaille.

Une insulte à la simple raison, cette évidente lacune de ces intellectuels autoproclamés, plus encore qu’au bon sens, que le père de la philosophie moderne, Descartes en personne, réputait toutefois, dès la première ligne de son célèbre « Discours de la Méthode », la « chose du monde la mieux partagée » !

Les scandaleux anathèmes d’une petite chapelle

C’est pourtant là, cette fâcheuse propension à exclure de leurs rangs quasi militaires ou à excommunier de leur chapelle de faux clercs (je fais expressément allusion ici au fameux intitulé, « La Trahison des clercs », d’un remarquable essai de l’admirable Julien Benda) dont est victime aujourd’hui, après qu’il ait été cependant encensés il n’y a guère si longtemps par ces mêmes détracteurs de surcroît, un écrivain aussi mondialement reconnu, par son immense talent littéraire tout autant que la profondeur de sa réflexion critique sur les errances de nos sociétés dites modernes et plus généralement du monde contemporain, que Boualem Sansal, pour qui on ne compte plus, en outre, le nombre de distinctions internationales, et non seulement nationales, dont il est le méritoire lauréat !

Et précisément : c’est une avalanche de reproches, souvent insensés plus encore qu’infondés, anathèmes dont l’indignité oscille même parfois entre le quolibet et l’injure, qui s’abat injustement aujourd’hui, à l’heure où l’éminente Académie royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique s’apprête ce samedi 25 avril à le recevoir officiellement parmi ses prestigieux membres, sur Boualem Sansal, siégeant par ailleurs déjà, y ayant été élu le 29 janvier dernier, sous la coupole dorée de l’Académie Française !

Pis : il est parfois, comme en ce lamentable cas également, des rivalités d’egos qui ont quelquefois la paradoxale ampleur de l’étroitesse d’esprit : l’oxymore se révèle là, plus que jamais en cette pénible circonstance, de mise, fût-elle ici, ainsi enrobée de très superficielles ambitions littéraires, des plus futiles plus encore que mesquines. Vanité des vanités : sic transit gloria mundi, ainsi va la gloire – la gloriole, serait-il plus opportun de dire en pareil et dérisoire contexte – du monde !

Les intellos ou la dérive d’une caste

Mais, par-delà même le sentencieux ton d’aussi misérables diatribes, se rendent-ils simplement compte, ces « chiens de garde » (c’est là le fameux titre d’un livre, resté célèbre dans les annales de l’intelligentsia française, de Paul Nizan, lui-même préfacé là par Jean-Paul Sartre en personne) de l’actuelle et pauvre bien-pensance, qu’ils ne font qu’accréditer ainsi ce que disait Vincent Bolloré (qui, à travers les groupes Vivendi et Hachette, contrôle notamment Grasset), pas plus tard que ce dimanche 19 avril dans une tribune du « Journal du Dimanche » lorsque, pour répondre au tollé intello-médiatique suscité par l’inattendue éviction d’Olivier Nora de la présidence de Grasset, précisément le nouvel éditeur de Boualem Sansal (désormais supposé d’accointances avec l’extrême droite) après son tumultueux départ de chez Gallimard : « Une petite caste qui se croit au-dessus de tout et de tous, et qui se coopte et se soutient et qui, grâce à sa capacité de fracas médiatique, fait peur à beaucoup », y répliqua-t-il !

Une caste : c’était déjà là, soit dit en passant, la formule que j’avais moi-même employée, il y a plus de trente ans, dans un de mes propres essais, intitulé « Les Intellos, ou la dérive d’une caste » (https://www.amazon.fr/intellos-d%C3%A9rive-dune-caste/dp/2825106372),  pour fustiger, à partir d’une analyse se voulant rigoureusement  objective, sans parti-pris ni préjugés d’aucune sorte, les diverses compromissions politico-idéologiques de certains intellectuels avec les totalitarismes de gauche (marxisme-léninisme, trotskysme, stalinisme, maoïsme…) comme de droite (fascisme, national-socialisme, franquisme, capitalisme sauvage…),

Le complexe intello-médiatique, trop souvent synonyme de terrorisme intellectuel

Le grand Raymond Aron, à qui l’on doit notamment, avec « L’opium des intellectuels », une des critiques les plus cinglantes, mais tout aussi justifiées, de ce complexe intello-médiatique, souvent synonyme de terrorisme intellectuel, avait eu, quant à lui, un autre bon mot, dans ses très fécondes « Mémoires », pour pourfendre ce genre, comme à l’encontre de Boualem Sansal donc aujourd’hui, d’excommunions majeures : des « Fouquier-Tinville de café littéraire » les y qualifia-t-il textuellement, en métaphorique quoique explicite référence (via un des intellectuels germanopratins les plus médiatisés mais sur le nom duquel je préférerais laisser choir ici un voile charitable afin de ne pas lui porter davantage, paradoxalement, ombrage) à cet épouvantable procureur, grand amateur de procès expéditifs et de verdicts despotiques, de guillotine et d’échafaud, sous la sanguinolente terreur révolutionnaire !

Un paradoxe à méditer : quand le génie se mesure à l’aune de ses ennemis

Mais que mon fraternel ami Boualem Sansal, auquel j’ai dédié l’important ouvrage collectif, « Critique de la déraison antisémite – Un enjeu de civilisation, un combat pour la paix (https://www.amazon.fr/Critique-d%C3%A9raison-antis%C3%A9mite-civilisation-combat/dp/2369563729), que j’ai dirigé autour de 30 intellectuels de premier plan et pour lequel je me suis tant battu, au seul mais inaliénable nom de la liberté, de la dignité humaine et de la tolérance des idées, lorsqu’il était arbitrairement retenu prisonnier en une obscure geôle d’Algérie, se rassure en méditant cet audacieux mais pertinent aphorisme, qui n’était méprisant qu’en apparence comme chez tout authentique dandy, de mon cher et brillant Oscar Wilde, auquel j’ai naguère consacré une significative biographie (https://www.amazon.fr/Oscar-Wilde-Daniel-Salvatore-Schiffer/dp/2070340988) : « je mesure mon génie au nombre de mes ennemis ». Bienvenue au club !

Et, un demi-siècle plus tard, cet autre mordant mais pénétrant esprit qu’était Sacha Guitry, dont les bons mots sont désormais passés à la postérité eux aussi, de lui emboîter, en guise d’élégant écho, le tout aussi magistral pas : « si ceux qui disent du mal de moi savaient exactement ce que je pense d’eux, ils en diraient bien davantage » !

Et en effet, comme le prône à bon escient Boualem Sansal, maître penseur, à sa très libre manière, contre les maîtres censeurs de tous poils (surtout les barbus enturbannés de l’intégrisme religieux et leurs épigones islamo-gauchistes), mieux vaut un éloquent silence, plutôt que l’inaudible fracas d’une piètre et stérile polémique, en guise de réponse à cette bruyante mais inconsistante meute d’écrivaillons, d’intellectuels de bas étage et d’artistes de seconde zone, en mal de ce que le flamboyant Andy Warhol, maître en slogans publicitaires, appelait, pour mieux les brocarder, leur inénarrable « minute de gloire ».

Un Immortel aux Portes de la gloire éternelle

Car ce bel, affable et généreux esprit qu’est Boualem Sansal, à présent doublement immortel sous les coupoles sœurs de l’Académie française et belge, a, lui, par l’incontestable qualité de son œuvre littéraire comme pour la non moins indéniable excellence de sa pensée critique (au sens le plus noble du terme), les portes grandes ouvertes, désormais, de la gloire éternelle !     

Daniel Salvatore Schiffer*

*Philosophe, écrivain, auteur d’une cinquantaine de livres, dont « La Philosophie d’Emmanuel Levinas – Métaphysique, esthétique, éthique » (Presses Universitaires de France), « Les Intellos ou la dérive d’une caste – De Dreyfus à Sarajevo » (Éditions L’Âge d’Homme), « Grandeur et misère des intellectuels – Histoire critique de l’intelligentsia du XXe siècle » (Éditions du Rocher), « Critique de la déraison pure – La faillite intellectuelle des ‘nouveaux philosophes’ et de leurs épigones » (Éditions François Bourin/Les Pérégrines), « Oscar Wilde » et « Lord Byron » (Gallimard – Folio Biographies), directeur de nombreux ouvrages collectifs, dont « Penser Salman Rushdie » (Éditions de l’Aube/Fondation Jean Jaurès), « Repenser le rôle de l’intellectuel » (Éditions de l’Aube), « L’humain au centre du monde – Pour un humanisme des temps présents et à venir » (Éditions du Cerf) et « Critique de la déraison antisémite – Un enjeu de civilisation, un combat pour la paix » (Éditions Intervalles).

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