Chère gauche,
On vous entend. Dans les dîners, sur les plateaux, sur X : « Boualem Sansal ? Bof. Il n’a rien fait. »
« Rien fait » ? Vraiment ? Alors parlons faits. Juste des faits.
1. Il a fait 1 million de lecteurs.
900 000 à 1,2 million de livres vendus. Traduit en 25 langues. 2084 : La fin du monde : 400 000 exemplaires. Le Village de l’Allemand : 200 000.
« Rien fait » ? C’est combien, votre dernier tract tiré à 500 exemplaires ?
2. Il a fait tomber son propre salaire.
Ingénieur, docteur en économie, haut fonctionnaire au ministère de l’Industrie algérien. Limogé en 2003. Motif : ses livres. Viré par le régime pour délit d’écriture.
« Rien fait » ? Vous en connaissez beaucoup, des énarques qui perdent leur poste pour avoir trop bien décrit le réel ?
3. Il a fait l’Académie française, pas la fête de l’Huma.
Grand Prix du Roman 2015. Grand Prix de la Francophonie. Prix de la Paix des libraires allemands. Prix du Roman Arabe.
« Rien fait » ? Il a juste raflé les prix que vos auteurs préférés rêvent d’approcher.
4. Il a fait du courage quand vous faisiez des éléments de langage.
1999 : Il démonte les islamistes et le FLN en pleine guerre civile algérienne. 2008 : Il ose écrire noir sur blanc le mot « islamo-nazisme ». 2015 : Il décrit la dictature religieuse de 2084 quand vous en étiez encore à « pas d’amalgame ».
« Rien fait » ? Il avait 20 ans d’avance sur votre prise de conscience. Si prise de conscience il y a.
5. Il a fait le choix de rester là-bas.
Menacé, censuré, interdit de publication en Algérie. Il vit toujours à Boumerdès, à 50 km d’Alger. Pas planqué dans le 11ème entre deux vernissages.
« Rien fait » ? Lui risque sa peau. Vous risquez un bad buzz.
Alors on va traduire « il n’a rien fait ».
Ça veut dire : « Il n’a pas dit ce qu’on voulait entendre ».
Sansal critique l’islamisme, l’arabisation forcée, défend la laïcité, la francophonie, et ose dire que la décolonisation a aussi enfanté des tyrans.
Pour vous, c’est un crime. Donc vous décrétez qu’il « n’existe pas » littérairement. Pratique.
Le problème, chère gauche :
Vous avez passé 40 ans à expliquer que « l’art doit être engagé ».
Un type arrive. Il s’engage. Il paie. Il perd son job. Il risque sa vie. Il vend 1 million de livres.
Et vous dites « il n’a rien fait » parce qu’il ne s’engage pas dans votre sens.
Sansal n’a pas « rien fait ».
Il a fait des livres que vous êtes obligés de lire pour pouvoir le détester.
Il a fait la preuve qu’on peut venir d’Algérie, être arabe, être musulman de culture, et dire merde aux islamistes.
Il a fait ce que vous n’osez plus faire : nommer les choses, sans demander la permission à Médine ou à l’heure de prière.
« Il n’a rien fait » ? Si.
Il a fait votre boulot.
Salutations républicaines,
Un lecteur de Sansal, Potier Christian
