Tribune Juive

L’amour vache d’Alain Finkielkraut pour Israël. Par Sarah Cattan

« Il » remet une pièce dans le juke-box: TJ lui répond. https://akadem.org/finkielkraut-pour-ma-mere-kippour-etait-le-jour-du-grand-deuil

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Il suffit parfois d’un mot pour éviter d’avoir à répondre. Un mot qui dispense de lire, qui clôt avant même d’ouvrir, qui transforme un désaccord en verdict. Ce mot, désormais, est accolé à Tribune juive avec une régularité qui tient lieu d’argument : « extrême droite ».

L’accusation n’est presque jamais démontrée. Elle est posée. Elle suffit. Et elle s’accompagne d’un récit devenu familier : il y aurait eu un Tribune juive d’avant, « digne, fréquentable, conforme », et un Tribune juive d’aujourd’hui, qualifié tout bonnement « d’abject » par un journaleux sur Radio J, un Tribune juive qui aurait perdu son âme, sa virginité.

Ce récit remplace l’analyse: il permet de ne pas poser la seule question qui vaille : qu’est-ce qui, précisément, dans notre ligne, devrait être réfuté ?

La réponse, elle, se fait attendre. Car le problème n’est pas tant un contenu qu’un déplacement. Tribune juive n’est plus exactement là où certains l’avaient située. Elle ne valide plus certaines évidences. Elle ne se conforme plus à certaines attentes. Elle est devenue moins prévisible. Et cela suffit, désormais, à la classer.

« Extrême droite » ne désigne plus ici une doctrine identifiable: le mot sert à autre chose : signaler une sortie du cadre, marquer une frontière, suspendre la discussion, nous désigner comme « infréquentables ».

Des voix reconnues s’y prêtent, celui-là évoquant un journal qui aurait déchu, cet autre suggérant une dérive.
Et revoilà Alain Finkielkraut qui, au nom de la « conversation » qu’il évoque, le « coeur lourd », avec nostalgie, participe à ce mouvement. avec une régularité de métronome: Que n’écoute-t-il pas son Thomas de fils, Que ne lâche-t-il pas « l’affaire ». Que n’accepte-t-il pas de voir qu’il n’est pas, sur ce point, encensé comme il le fut sur tant et tant d’autres « sujets ». Surtout, Que ne dise-t-il pas les choses dans leur exactitude. Que ne cesse-t-il de faire de Pierre Lurçat et de Tribune juive les objets de son obsession. Que ne lise-t-il pas les critiques à son encontre sur « ce » point, au lieu que de continuer à s’exprimer dans un entre-soi devenu Peau de chagrin où sa parole est encore interdite de contestation.

Que ne voit-il pas que C’est là que la contradiction apparaît, la « conversation » supposant un préalable simple : reconnaître à l’autre le droit d’être un interlocuteur.

Or l’étiquetage précède ici toute lecture: il ne décrit pas, il disqualifie.

On n’entre pas en discussion avec ce qui a déjà été classé. On y entre, en élégance morale et intellectuelle, on y entre vêtu de cette vertu devenue si rare: le doute. La capacité à écouter « l’autre ».

Le désaccord réel, pourtant, est identifiable: il porte sur Israël. Sur la légitimité, en temps de guerre, d’une parole publique centrée sur la « honte ». Sur la distinction entre critique et exhibition. Sur l’idée qu’une responsabilité collective puisse, dans certaines circonstances, imposer une forme de retenue.

Tribune juive a pris position sur ce point. Elle n’a ni interdit la critique, ni imposé une ligne unique.
Elle a juste contesté une mise en scène.

Ce geste, interprété comme un alignement, relève en réalité d’un choix éditorial.

Mais ce choix a un grand tort aux yeux de nos contempteurs: il rompt avec une économie morale bien installée, dans laquelle la critique publique d’Israël — surtout lorsqu’elle émane de voix juives — fonctionne comme une preuve de légitimité.

Sortir de cette économie expose, alors on simplifie, on substitue un mot à une lecture.

Pourtant, il suffit d’ouvrir les pages de Tribune juive, fût-ce ce matin où, fatiguée de lire ces inepties, -Pardon, Pierre Assouline-, je prends la plume, pour constater ce qui y est effectivement publié : une pluralité de signatures, de styles, de positions, souvent divergentes.

Cette diversité n’est pas contestée: pire, elle est contournée. Parce qu’elle complique l’accusation. Parce qu’il est plus simple de classer que de lire, plus simple d’assigner que de répondre.

Dans ces conditions, l’appel à la « conversation » prend une forme particulière: il devient conditionnel. Il vaut tant que les positions exprimées demeurent dans un périmètre implicite — rarement défini, mais immédiatement sanctionné dès qu’il est franchi.

Tribune juive s’en est écartée. C’est ce qui lui est reproché.

Ce n’est pas Tribune juive qui a changé de nature. C’est le débat qui a changé de règle : on n’y contredit plus, on y classe. Et dans un espace où classer tient lieu de réponse, parler devient déjà une faute.

© Sarah Cattan

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